A ces mots, le connétable s'élança avec impétuosité: les chevaliers qui le suivaient foulaient aux pieds de leurs chevaux les pauvres archers italiens, et, dans leur jalousie, ils coupaient même de leurs glaives les cordes de leurs arcs, afin qu'ils leur abandonnassent tous les périls et tout l'honneur de la victoire. Les archers flamands, menacés par ce choc terrible, se retiraient précipitamment; mais les retranchements qui avaient été élevés à la hâte ne purent arrêter la course rapide de la cavalerie française. Soit qu'elle eût trouvé quelque passage plus facile, soit qu'en certains endroits les cadavres amoncelés eussent comblé le lit du ruisseau, elle vint heurter avec une force irrésistible les rangs des Flamands qui s'entr'ouvrirent. Raoul de Nesle renversa Guillaume de Juliers, mais on le secourut presque aussitôt et il continua à prendre part à la lutte. Près de lui, son écuyer, Jean de Gand, soutenait sans reculer la bannière de Juliers. Quatre fois il fut jeté au milieu des morts, quatre fois il se releva. Encouragé par son exemple, Sohier Loncke défendait bravement la bannière de Gand, Jean de Renesse accourut; mais deux des plus vaillants chevaliers français, le sire de Moreul et le sire d'Aspremont, s'étaient réunis pour le combattre. Souvent Jean de Renesse, entouré d'ennemis, disparaissait à tous les yeux, puis on voyait briller de nouveau son écu au léopard d'or: autant l'attaque était vive, autant la résistance fut héroïque.
Cependant la garnison du château de Courtray avait tenté une sortie, afin de prendre l'armée flamande en flanc. Ce mouvement, quoique arrêté aussitôt par la fermeté des Yprois, ne resta point inconnu des combattants. Il encouragea les Français et sema la terreur parmi les Flamands. Quelques-uns cherchaient déjà à se réfugier dans la ville; d'autres traversaient en nageant les eaux de la Lys. Toute l'armée flamande se trouva rejetée en désordre jusqu'au monastère de Groeninghe. Ces autels qu'avait élevés Béatrice de Dampierre ne devaient-ils pas être propices aux prières de ses neveux? Ce fut dans le moment le plus critique, lorsqu'une destruction complète semblait inévitable, que Gui de Namur, tournant ses regards vers l'abbaye de Notre-Dame de Groeninghe, s'écria à haute voix: «Sainte reine du ciel, secours-moi en ce péril!»
A ce cri, tous les Flamands s'arrêtèrent et le combat recommença. Guillaume de Juliers, Gui de Namur, Jean de Renesse, Guillaume de Boonem, Jean Borluut, qui transmit à ses descendants sa glorieuse devise: Groeninghe velt! Baudouin de Poperode, dont le bras était armé d'une énorme massue, repoussent les Français jusqu'au ruisseau de Groeninghe. Ce fut là que périt le connétable Raoul de Nesle, après avoir, comme il l'avait lui-même annoncé, pénétré plus avant qu'aucun autre chevalier. Jean Borluut l'avait pressé de rendre son épée, mais le sire de Nesle préféra la mort aux soupçons qui flétrissaient son honneur. Par un hasard étrange, Jacques de Châtillon qui avait été le successeur de Raoul de Nesle dans le gouvernement de la Flandre combattait aussi près de lui. Il tomba de même en se défendant vaillamment, et avec lui le chambellan de Tancarville, et ce noble sire d'Aspremont qu'on avait vu un jour retirer de sa poitrine un trait qui l'avait percé de part en part, et qui cette fois ne devait pas survivre à ses blessures: mille chevaliers cherchent à les venger, et succombent sous les coups des Flamands; au milieu d'eux, un homme s'est jeté à genoux: revêtu pour la première fois d'une cotte d'armes, il croyait assister à une victoire et non pas prendre part à un combat; il implore en tremblant, mais sans l'obtenir, la pitié de ceux qui l'entourent. C'est le chancelier de Philippe le Bel, Pierre Flotte lui-même!
Le comte de Juliers avait été conduit hors de la mêlée, le visage inondé de sang. Cependant son écuyer craignit que son absence ne fût remarquée et ne décourageât ses compagnons. Il se hâta de revêtir lui-même l'armure de son maître, et s'élança au milieu des combattants en s'écriant: «C'est encore Guillaume de Juliers qui lutte avec vous!»
Il était neuf heures du matin, lorsque le comte d'Artois, apprenant que la bataille se prolongeait, se porta en avant en disant: «Que ceux qui me sont fidèles me suivent!» Abandonnant la route que l'attaque du sire de Nesle avait tracée, il poussa droit aux Flamands. En vain un chevalier champenois, Froald de Rains, l'avertit-il de prendre garde au fossé qui se trouvait devant lui; il donne de l'éperon à son cheval, qui, par un effort vigoureux, le franchit et porte le comte d'Artois au milieu de ses ennemis. Le prince français, se penchant vers la bannière de Flandre, la saisit par la hampe et la déchire en lambeaux; mais son mouvement a fait glisser l'un de ses étriers, et un frère convers de Ter Doest, qui avait fui de son abbaye pour rejoindre le sire de Renesse (il se nommait Guillaume de Saeftingen), profite de ce moment pour le renverser et le jeter à terre. Quelques hommes de la corporation des courtiers lui enlèvent aussitôt son épée. «Je me rends! je me rends! s'écrie-t-il: je suis le comte d'Artois!» mais les assaillants lui répondent, en flamand, avec une cruelle ironie: «Nous ne te comprenons pas!» Et avant que Gui de Namur ait pu s'approcher pour sauver ses jours, il a péri sous leurs coups.
Tous les chevaliers qui accompagnaient le comte d'Artois dans sa course impétueuse galopaient à travers la plaine, en criant: «Montjoie saint Denis!» Ils ignoraient ce qui se passait, et vinrent, les uns après les autres, se précipiter dans les fossés dont les Flamands avaient entouré leurs retranchements. Les massues et les lances se brisaient sur les cuirasses et les casques de fer qu'elles faisaient voler en éclats. Là succombèrent misérablement des princes et des barons, qui, sans pouvoir arracher aux vainqueurs les restes sanglants de leur chef, le suivirent dans la tombe: il faut nommer Godefroi et Jean de Brabant, Jean de Hainaut, Godefroi de Boulogne, Henri de Luxembourg, les comtes d'Eu, d'Aumale, de Soissons, de Grandpré, et un chevalier français d'outre-mer qu'on nommait le roi de Mélide.
Cette double mêlée, dans laquelle le comte d'Artois et Raoul de Nesle avaient succombé, avait à peine duré une heure. Des princes, d'illustres barons, d'intrépides chevaliers, avaient mordu la poussière sans que le corps de réserve s'ébranlât pour leur porter secours. Enfin le comte d'Angoulême, s'approchant du comte de Saint-Pol, lui reprocha de ne pas oser venger la mort de son frère, et se dirigea, avec les comtes de Boulogne, de Dammartin et de Clermont, au devant de Gui de Namur et de Guillaume de Juliers, qui avaient traversé, avec les nobles qui les entouraient, le ruisseau de Groeninghe à l'est de leurs retranchements. Le choc fut rude, et les comptes de la commune de Bruges nous apprennent que parmi ceux qui réclamèrent plus tard le prix de leurs chevaux percés de traits, se trouvaient Henri de Petersem, Jean de Menin, Olivier de Belleghem, Guillaume Van der Haeghen, Francon de Somerghem, Hellin de Steelant, Bernard del Aubiel, Éverard de Calcken, Henri de Pape, Henri de Cruninghe, Gauthier de Vinckt, Jacques de Sevecote, et Jean Breydel, qui, ce jour-là, avait ceint la première fois l'épée de chevalier. Toutefois, quels que fussent les efforts du comte d'Angoulême et de ses amis, ils ne tardèrent point à comprendre qu'il ne leur restait aucun espoir de reconquérir la victoire, et après quelques moments d'une lutte acharnée ils tournèrent bride et s'élancèrent en désordre dans les rangs des hommes d'armes qui résistaient encore. Le comte de Saint-Pol avait déjà quitté le champ de bataille.
Les Flamands étaient descendus dans le terrain marécageux où avait eu lieu le premier combat des archers. Ce fut là, dans le Bloed-Meersch (prairie sanglante), que succombèrent douze ou quinze mille sergents d'armes français: culbutés par les mouvements de la chevalerie française, ils se trouvaient rejetés en désordre dans des fondrières couvertes de broussailles où ils ne pouvaient pas se défendre. Plusieurs nobles chevaliers, dans leur fuite rapide, virent également leurs coursiers s'y enfoncer pour ne plus se relever; mais les Flamands les recevaient à rançon, à moins qu'ils n'appartinssent au parti des Leliaerts. Ainsi le châtelain de Bourbourg est mis à mort sans pitié, et son corps dépouillé de ses vêtements est traîné dans la boue comme celui d'un traître. Les Flamands n'épargnent pas davantage les chevaliers brabançons, bien que par ruse, ils répètent à leur exemple: «Flandre au Lion!» Plus loin, ils aperçoivent le sire de Mosschere qui fuit devant eux; ils l'atteignent, et quoiqu'il se jette à genoux, en jurant fidélité à Gui de Namur, ils le frappent au pied du château où il était né; Jean Breydel et Pierre Coning ont vengé Guillaume d'Artevelde, afin qu'un neveu de Guillaume d'Artevelde se souvienne un jour aussi de venger à son tour les fils des vainqueurs de Courtray.
Du château de Mosschere au camp des Français, il n'y avait pas loin: on s'élança de toutes parts sur le Mossenberg. Les habitants des contrées voisines de Furnes et de Ghistelles, aux mœurs rudes et grossières, y contemplèrent avec admiration ces somptueux pavillons de soie et de velours, dont l'or et les joyaux rehaussaient l'éclat. C'était toutefois sur le champ de bataille que se trouvaient les trophées les plus glorieux de la victoire. Les vainqueurs y mesuraient au boisseau les éperons dorés des chevaliers: ils recueillirent aussi les plus illustres bannières de France, celles des barons morts ou fugitifs, et vinrent les planter devant les remparts du château de Courtray. Tandis que le châtelain de Lens et ses compagnons se préparaient à accepter les conditions les plus généreuses qui aient jamais été insérées dans une capitulation, Guillaume de Juliers et Gui de Namur, épuisés de fatigue, s'endormaient sous leur armure, sur le théâtre même de leur triomphe. Le lendemain, à leur réveil, un moine d'Audenarde vint les supplier de permettre qu'il donnât la sépulture au comte d'Artois. Guillaume de Juliers le repoussa d'abord avec dédain. «Je le traiterai, dit-il, comme il a traité mon frère.» Il s'adoucit toutefois et autorisa le moine d'Audenarde à faire ensevelir honorablement, dans l'église de Groeninghe, le comte d'Artois, le comte d'Eu, le comte d'Aumale, le roi de Mélide et d'autres chevaliers français.
Les Flamands avaient poursuivi les Français pendant deux lieues; les comtes de Boulogne et d'Angoulême s'étaient retirés vers Lille mais le comte de Saint-Pol, agité par une terreur plus vive, et impatient de trouver un asile contre la fureur des Flamands, avait pris la route de Tournay. Pour comble de honte, les magistrats de cette ville lui en fermèrent les portes. «Du haut des tours de notre monastère, raconte l'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, nous pouvions voir les Français fuir sur les routes, à travers les champs et les haies, en si grand nombre qu'il faut avoir assisté à ce spectacle pour pouvoir le croire. Il y avait dans les faubourgs de notre ville et dans les villages voisins une si grande multitude de chevaliers et d'hommes d'armes tourmentés par la faim, que c'était chose horrible à voir. Ils donnaient leurs armures pour avoir du pain; mais la plupart étaient si tremblants que leur terreur les empêchait de le porter à leurs bouches.»