Le sage bourgeois de 1379 s'apppelait Jean Yoens. Son nom n'était point inconnu des Gantois, car Guillaume Yoens avait été en 1338 l'un des collègues de Jacques d'Artevelde dans le commandement de l'expédition de Biervliet. Jean Yoens avait siégé lui-même à deux reprises parmi les échevins de la keure. Froissart ajoute qu'il avait été aussi doyen des francs bateliers. Mais une de ces haines privées dont l'histoire de la Flandre offre de fréquents exemples, l'avait bientôt éloigné de l'exercice de toute magistrature et de toute autorité. D'après un récit qui n'a rien d'invraisemblable, il y avait eu autrefois au port de Damme «guerre mortelle de deux riches hommes et de leurs lignages.» Le premier se nommait sire Jean Piet; le second, sire Jean Baert. Au lignage de l'un appartiennent les Yoens; à celui de l'autre, les Mahieu. Vers 1330, Pierre Mahieu figure parmi les bourgeois les plus riches de Bruges: ses fils s'établissent à Gand, et dans le laps de vingt-deux ans, c'est-à-dire de 1358 à 1379, on remarque quinze fois leurs noms cités dans l'énumération des échevins. C'est à Gand qu'ils retrouvent les Yoens qui ont oublié leurs anciennes querelles. Ils se rencontrent, se parlent, s'asseient aux mêmes banquets; mais les Mahieu ne songent qu'à satisfaire ce que Froissart nomme «leurs haines couvertes.» L'un d'eux, Gilbert Mahieu, «subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frères,» court près du comte accuser Yoens. A l'entendre, Jean Yoens est le seul obstacle qui empêche Louis de Male d'établir un nouvel impôt de six ou sept mille florins sur le commerce de l'Escaut et de la Lys. «Le comte, qui ne véoit mie bien clair, car la convoitise de la chevance l'aveugloit,» donna Gilbert Mahieu pour successeur à Jean Yoens.
La popularité de Jean Yoens n'en fut que plus grande, et lorsque les Gantois apprirent le péril qui menaçait leur commerce et leur prospérité, ils se réunirent tous autour de lui et le supplièrent de les aider de ses conseils. «Seigneurs, leur répondit Yoens, il faut que en la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut, soit renouvelé, c'est que les blancs chaperons soient remis avant.—Nous le voulons, répondit toute la commune: or avant aux blancs chaperons!» En 1337, Jacques d'Artevelde avait donné aussi à ses amis ce signe de ralliement, et en 1357 les chaperons rouges et bleus avaient également été adoptés en France par tous les membres du parti des états.
Deux troupes de bourgeois revêtus du chaperon blanc, commandées par Arnould Declercq et Simon Colpaert, avaient immédiatement quitté Gand pour s'opposer aux travaux des Brugeois, qui voulaient réunir la Lys à la Reye par un canal qui devait se diriger de Deynze vers Saint-George-au-Chardon. Ils se trouvaient occupés à le creuser entre Aeltre et Knesselaere quand les Gantois arrivèrent. La plupart des ouvriers prirent la fuite: ceux qui résistèrent furent tués.
Cependant l'un des Gantois s'étant éloigné de ses compagnons avait été arrêté et conduit à Eecloo; peu de jours après, un sergent du comte osa, au milieu de la ville de Gand, mettre la main sur un habitant qui portait le chaperon blanc et criait: Bourgeoisie! Le lendemain, tous les bourgeois de Gand se rendaient près de Roger de Hauterive, bailli du comte, pour demander qu'il fût mis en liberté; mais celui-ci les repoussa rudement en leur disant qu'il châtierait de même désormais quiconque oserait prendre le chaperon blanc. Cette réponse accrut l'agitation. Les capitaines des chaperons blancs se réunirent, et le doyen des tisserands qui avaient vu renaître leur puissance, ordonna la suspension de tous les travaux tant que le bailli n'aurait point délivré les deux prisonniers. «Seigneurs, disaient les Gantois à leurs magistrats, on tient en la prison du comte un notre bourgeois, et avons sommé le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il ne le rendra point; ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissent nos franchises, qui du temps passé ont été si hautes, si nobles et si prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées, que nul ne les osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien parés quand ils estoient bourgeois de Gand.»
Les échevins de Gand partirent sans délai pour le château de Male. Le comte, instruit par Gilbert Mahieu de ce qui se passait, dissimulait sa colère: dans sa réponse aux députés de Gand, il se montra disposé à leur rendre leurs concitoyens captifs et à faire défendre aux Brugeois de continuer leur canal; mais il exigeait que les Gantois renonçassent à leurs chaperons. «Tels les portent maintenant, se disait Mahieu, devenu le confident du comte, qui temprement n'auront que faire de chaperons.»
Jean Yoens soupçonna la ruse de Louis de Male: «Ce sont les chaperons blancs qui vous ont sauvés, dit-il à l'assemblée de la commune: en les prenant vous êtes devenus libres; vous cesserez de l'être dès que vous les quitterez.» «Yoens, ajoute Froissart, parloit si belle rhétorique et par si grand art que ceux qui l'oyoient estoient tout réjouis de son langage.» Toute la commune approuva son avis, et les tisserands ne déposèrent plus les armes.
Il avait été décidé à Male, dans une assemblée des chefs du parti leliaert, que Roger de Hauterive réunirait deux cents chevaux et entrerait à Gand, la bannière du comte déployée, en se dirigeant vers le marché aux Grains où les amis de Gilbert Mahieu l'auraient rejoint. De là il se serait rendu immédiatement devant la maison de Jean Yoens qu'il aurait fait conduire avec le doyen des chaperons blancs et six ou sept de ses amis les plus influents au château de Gand où ils devaient être mis à mort.
Roger de Hauterive avait peut-être compté sur l'effet des promesses et des paroles pacifiques du comte; cependant, bien qu'on lui annonce que les tisserands ne se sont point séparés, il n'hésite pas: Gilbert Mahieu et ses frères le reçoivent au marché aux Grains; mais déjà un cri d'alarme a retenti dans toute la cité. «Trahison! trahison!» répètent les bourgeois qui accourent de toutes parts. Le sire de Hauterive, abandonné par les Mahieu, cherche en vain à se défendre: il devient la victime de l'exaspération populaire. Elle est si vive que les Gantois déchirent la bannière du comte (5 septembre 1376), et trois jours après ils vont brûler le château de Wondelghem, dont la construction, source de nombreuses exactions, avait coûté plus de deux cent mille francs. A leur retour, ils détruisent les ponts de la maison de la Poterne, résidence habituelle de Louis de Male, qui était placée à l'extrémité de leurs remparts du côté de la campagne, «afin que nul ne puest entrer dedans la ville sans leur congiet.»
Cependant des bourgeois de Grand étaient déjà arrivés à Male pour s'excuser de la mort du bailli et pour rétablir la paix. Quand le comte apprit l'incendie du château de Wondelghem, sa fureur ne connut plus de bornes. «Males gens, s'écria-t-il en s'adressant aux députés gantois, vous me priez de paix l'épée en la main. Je vous avois accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez, et vos gens m'ont ars l'hôtel au monde que je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il que ils m'eussent fait des dépits assez, quand ils m'avoient occis mon baillif faisant son office, et desciré ma bannière et foulé aux pieds? Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que je vous ai donné sauf-conduit, je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez, et dites bien à vos males gens orgueilleux de Gand que jamais paix ils n'auront, ni à nul traité je n'entendrai, tant que j'en aurai des quels je voudrai; et tous les ferai decoller, ni nul ne sera pris à merci.» Et, sans vouloir leur permettre de se justifier, il ordonna qu'on les chassât de sa présence.
Tandis que Louis de Male se retirait à Lille et faisait renforcer la garnison d'Audenarde et celle de quelques autres châteaux, Jean Yoens, proclamé capitaine de Gand, visitait tour à tour Termonde, Alost, Deynze, Ninove, dont les communes le reçurent avec joie. Yoens comprenait toutefois aussi bien que Jacques d'Artevelde que ce mouvement ne serait point considéré en Flandre comme l'expression unanime du sentiment national tant que les bourgeois de Bruges ne s'y seraient point associés. Quelle que fût dans cette cité l'influence du parti leliaert, quels que fussent les priviléges que leur eût accordés le comte, il ne doutait point que leur ancien bourgmestre, Gilles de Coudebrouck, ne trouvât des vengeurs parmi eux. Plusieurs doyens des métiers se rendirent aux barrières de Bruges accompagnés par neuf ou dix mille Gantois. «Allez à Bruges, leur avait dit Jean Yoens, et que l'on sache que nous ne venons point pour combattre, mais pour savoir quels sont nos amis.» Pendant que l'on délibérait, Jean Yoens arriva lui-même près de la ville. Les échevins de Bruges firent aussitôt ouvrir le guichet et, après avoir parlementé un instant, ils laissèrent entrer les Gantois. «Et chevauchoit Jean Yoens delez le bourgmaistre, qui bien sembloit et se montroit être hardi et courageux hom; et toutes ses gens armés au clair le suivoient par derrière. Et fut adonc très-belle chose d'eux voir entrer par ordonnance en Bruges; et s'en vinrent ens ou marché. Ainsi comme ils venoient, ils s'ordonnoient et rangeoient sur la place, et tenoit Jean Yoens un blanc bâton en sa main. Entre ceux de Gand et de Bruges furent là faites alliances, qu'ils devoient toujours demeurer l'un de-lez l'autre, ainsi comme bons amis et voisins. Et furent en cel état ceux de Gand en la ville de Bruges moult amiablement.»