La réponse du procureur anglais ne nous est point parvenue, et en présence du mémoire de maître Yves de Kaërenbars nous ne pouvons nous empêcher de soupçonner les échevins de Bruges de s'être laissé dominer dans ce procès par des sympathies politiques. Nous ne connaissons même exactement ni les termes, ni l'époque de leur jugement; nous savons seulement, par un acte du 20 juillet 1375, que le roi, prenant en considération l'appel interjeté par Bertrand Duguesclin, ordonna d'ajourner le bourgmestre et les échevins de Bruges à comparaître le 13 août devant son parlement. Le 25 juillet, l'un des sergents d'armes royaux, nommé Pierre le Cochetier, arrivait à Bruges porteur de la citation du roi; dès le lendemain, il se présenta sous le portique de l'antique hôtel des échevins, bâti par Baudouin Bras de Fer, que Louis de Male se préparait à faire démolir. Cependant, bien que Pierre le Cochetier eût annoncé qu'il était envoyé par le roi, on lui fit dire qu'on ne pourrait le recevoir qu'à l'heure des vêpres. Le sergent d'armes français n'ignorait pas les mauvaises dispositions des communes flamandes pour tout ce qui leur rappelait la suzeraineté d'un prince étranger: la réponse des échevins lui parut peu favorable. Il s'effraya, essaya inutilement de remettre les lettres du roi à l'huissier qui gardait les portes de la salle où s'assemblaient les magistrats, et lorsqu'on lui demanda dans quelle hôtellerie il était logé, il n'osa point dire la vérité et indiqua celle qui était située «en la grant rue, à l'enseigne du Mirouir.» On alla bientôt l'y chercher pour le conduire auprès des échevins, mais on ne l'y découvrit point. Mille bruits se répandirent aussitôt parmi les bourgeois, qui ne voyaient plus dans le sergent du roi qu'un espion ou un imposteur. Les scaerwetters, chargés de la police de la ville, allaient d'hôtel en hôtel sommer quiconque lui aurait donné l'hospitalité de le déclarer, sous peine de forfaire la moitié de ses biens, et déjà ils s'approchaient de la maison qu'habitait Pierre le Cochetier, lorsque celui-ci, averti du tumulte pendant qu'il se trouvait à table, jugea prudent de fuir en toute hâte loin des remparts de Bruges.
Le duc de Lancastre ne quitta la Flandre qu'après y avoir obtenu cette double manifestation du zèle des échevins et du peuple pour la cause anglaise; il ne devait plus y revenir. En 1376, il y eut d'autres conférences à Bruges, mais elles furent sans résultats, «car les Anglois demandoient, dit Froissart, et les François aussi.» Ce n'étaient pas seulement les contestations des rois de France et d'Angleterre qui s'opposaient à la paix; les prétentions de leurs alliés n'étaient pas plus aisées à concilier en Bretagne et en Castille. Enfin un prince de plus en plus enclin aux crimes et aux intrigues ténébreuses, le roi Charles de Navarre, cherchait dans de nouvelles discordes le moyen de relever sa puissance détruite. Ses espions parcouraient toute l'Europe pour lui rendre compte de ce qui se passait en France, en Flandre, en Angleterre, de ce que faisaient le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le connétable Bertrand Duguesclin et l'amiral Jean de Vienne. Leurs lettres ne contenaient toutefois que des noms mystérieux, afin que ceux qui les intercepteraient n'y pussent rien comprendre. Dans ce langage énigmatique, ils appelaient la France la caverne, la Flandre le lac. Ils désignaient Louis de Male par le nom de l'habitant du marais, les ducs de Berry et de Bourgogne par ceux d'Orphée et d'Arion. Le parlement était le zodiaque, la chambre des comptes l'abîme. Ces ruses réussirent si bien qu'au moment même où les derniers députés des deux rois s'éloignaient de Bruges, Edouard III désigna d'autres ambassadeurs pour qu'ils traitassent avec le roi de Navarre. Dans un document qui nous a été conservé, Edouard III, en remerciant le roi de Navarre de son bon vouloir, fait allusion à une alliance secrète du roi de France avec le duc de Lancastre, qui, depuis la mort du Prince noir, convoitait le vaste héritage promis à un enfant. Il rappelle aussi que Charles V a privé le roi de Navarre du duché de Bourgogne qui lui appartenait légitimement, qu'il empêche les pairs de battre monnaie, et qu'il veut asservir le roi de Navarre, le duc de Bretagne et le comte de Foix, «quar eux supplantés, il ne tient compte des aultres.»
Bien que Louis de Male eût résolu de demeurer dorénavant étranger à toutes les négociations, le duc de Bretagne, qui était resté à Bruges, cherchait à l'attirer dans le parti des Anglais. Un événement fortuit vint favoriser ses efforts: Charles V, voulant profiter de la mort d'Edouard III, décédé à Sheen, le 21 juin 1377, avait chargé le sire de Bournazel d'aller engager les Ecossais à s'associer à ses expéditions contre l'Angleterre. Le sire de Bournazel se dirigea vers l'Ecluse pour s'y embarquer, mais les vents étaient contraires, et il fut réduit à y passer quinze jours pendant lesquels il déploya tout le faste d'un ambassadeur, sans aller jusqu'à Bruges pour y saluer le comte de Flandre. Le bailli de l'Ecluse se hâta de rendre compte à Louis de Male de l'arrivée d'un chevalier français qui vivait comme un prince. Le duc de Bretagne réussit aisément à exciter l'orgueil offensé du comte de Flandre, et il se trouvait avec lui causant vivement près d'une fenêtre, quand Louis de Namur, qui avait reçu l'ordre de conduire à Bruges l'ambassadeur du roi, revint avec le sire de Bournazel. Celui-ci se mit aussitôt à genoux devant le comte en lui disant: «Monseigneur, voici votre prisonnier.—Comment, répliqua vivement le comte, tu dis que tu es mon prisonnier parce que je t'ai mandé ici? Les gens du roi peuvent bien se présenter devant moi, et tu t'es mal conduit en faisant un si long séjour à l'Ecluse sans daigner venir me parler.» Le chevalier voulait s'excuser, mais on ne l'écouta point: «Beaux discoureurs du palais, s'était écrié le duc de Bretagne, vous disposez du royaume et vous vous jouez du roi en éloignant de lui les princes de son sang; mais un jour viendra où l'on pendra tant de ces flatteurs que les gibets en seront remplis.»
Lorsque le sire de Bournazel rentra à l'Ecluse, les Anglais connaissaient déjà ses projets, et il n'osa plus continuer son voyage de peur de tomber entre leurs mains: il retourna donc à Paris où le roi fut étonné de le revoir, et il eut grand soin d'y raconter tout ce qui lui était arrivé en Flandre, l'exagérant peut-être afin de se faire pardonner plus aisément la triste issue de sa mission.
Un chambellan du roi, allié à la maison de Flandre, se trouvait en ce moment à la cour de Charles V. Ce fut en vain que Jean de Ghistelles interrompit le sire de Bournazel pour maintenir l'honneur de Louis de Male: le roi, profondément irrité de l'outrage fait à son ambassadeur, adressa des lettres «moult dures» à Louis de Male, où il lui reprochait l'hospitalité qu'il donnait à l'un de ses ennemis les plus redoutables; mais Louis de Male s'obstinait à ne point céder à ces menaces, et le duc de Bretagne ne sortit de Bruges qu'après avoir réussi à le séparer, du moins pour quelque temps, du roi de France. Cinq cents lances anglaises, commandées par le comte de Salisbury, l'attendaient près de Gravelines, afin de le protéger contre les entreprises des capitaines français; elles le conduisirent jusqu'à Calais, et ce fut dans ce port qu'il s'embarqua pour Douvres, où le roi Richard II lui fit un grand accueil.
Froissart raconte que Louis de Male, ayant montré aux députés des communes les lettres de Charles V, en reçut cette réponse: «Monseigneur, nous ne savons aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous vouloit faire guerre, que vous ne trouvissiez dedans votre comté deux cent mille hommes tout armés et bien à point pour eux défendre.» Mais Louis de Male ne voyait dans le zèle des bonnes villes qu'une occasion favorable pour lever de nouveaux impôts: il voulait, dit le religieux de Saint-Denis, comme un autre Roboam, faire peser sur ses sujets des tributs qu'ils n'avaient jamais connus. Ses favoris lui servaient de conseillers, et il passait ses journées tantôt à faire de la musique avec ses ménestrels, tantôt à s'occuper de ses oiseaux, de ses singes et de ses chiens.
Le funeste exemple du prince, qui sacrifiait à ses débauches et à ses fêtes les trésors réunis par l'industrieuse activité de son peuple, se répandait peu à peu dans toute la Flandre. La plupart des nobles oubliaient ce qu'ils devaient au nom qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres; de semblables désordres avilissaient les dignitaires du clergé, et s'étendaient de la maison crénelée du bourgeois jusqu'au foyer rustique du laboureur. Les habitants des villes et des campagnes passaient leurs journées à s'enivrer ou à jouer aux dés: il n'en était point qui ne portassent des vêtements aussi somptueux que ceux des plus illustres seigneurs de France. Tandis que les hommes étalaient leurs manteaux de fourrures, leurs ceintures émaillées, leurs grands chapeaux de bièvre, leurs souliers à poulaines d'argent, les femmes se paraient de robes d'écarlate dont les boutons étaient de perles ou d'émeraudes, de voiles de soie, de failles de cendal rouge ou de samyt vert: au milieu de ce faste se multipliait le nombre des usuriers lombards, qui avaient payé à Louis de Male de fortes sommes afin de pouvoir se fixer dans ses Etats. C'est ainsi que, dès la fin du quatorzième siècle, on voit poindre dans toute la Flandre cette déplorable transformation des mœurs qui sera l'un des caractères du gouvernement des ducs de Bourgogne.
Un cordelier, dont on vantait la science en astrologie, avait fait de nombreuses prédictions sur l'année 1379. Vers les derniers jours du mois de mai de cette année, c'est-à-dire peu après l'affaire du sire de Bournazel et le départ du duc de Bretagne, le comte s'était rendu à Gand pour présider à une joute à laquelle avaient été invités les chevaliers du Brabant, de la Hollande, du Hainaut, de la Picardie et de l'Artois. Ce fut au milieu des préparatifs de ces fêtes qu'il fit proclamer la nouvelle taxe qu'il avait résolu d'établir; mais un bourgeois de Gand, nommé Goswin Mulaert, éleva la voix pour protester contre cette exaction illégale: «Il ne faut plus, s'écria-t-il, que les impôts payés par le peuple soient employés aux folies des princes et à l'entretien des histrions et des baladins;» et tous les autres bourgeois s'associèrent à son refus.
Le comte rentra fort irrité à Bruges où il réclama le même subside de la commune, ajoutant qu'il était lui-même prêt à accorder tout ce qu'on lui demanderait. Les Brugeois, guidés par la jalousie qui sépara presque constamment, pour le malheur de la Flandre, ses deux plus grandes cités, formèrent aussitôt le projet de la satisfaire en ruinant les Gantois. Il ne s'agissait de rien moins que de détourner la Lys par un canal qui la joindrait à la Reye, ce qui permettrait de fixer à Bruges l'étape des blés de l'Artois dont Gand avait joui sans interruption.
Ces concessions du comte ne restent pas longtemps secrètes. Une extrême agitation éclate dans la cité de Gand. Ses habitants se pressent sur les places publiques, pleins d'inquiétude et se communiquant les uns aux autres leurs craintes et leur indignation. Tout à coup une femme, les vêtements en désordre et les pieds couverts de poussière, paraît au milieu d'eux et s'assied près de la croix du marché. On l'interroge: elle répond qu'elle revient d'un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, et qu'elle a vu cinq cents pionniers brugeois qui, travaillant jour et nuit, ne tarderont pas à s'emparer du cours de la Lys. Ces paroles excitent un nouveau mouvement. Les Gantois s'écrient qu'ils ne le souffriront pas, et comme autrefois, sous le règne de Louis de Nevers, ils se hâtent d'aller réclamer les conseils d'un de leurs concitoyens dont ils honorent le patriotisme et le dévouement.