Le duc de Bourgogne était accompagné d'une suite nombreuse, dans laquelle on distinguait les comtes d'Etampes, de Tancarville, de Joigny, le sire de Coucy et beaucoup d'autres chevaliers. Il avait emprunté des sommes considérables pour paraître avec éclat au milieu des somptueux banquets que lui préparaient les bourgeois de Gand et de Bruges, et il affectait partout une grande générosité. Ce fut ainsi qu'il donna tour à tour au prévôt d'Harlebeke «un entablement d'un chastel à trois brigands devant tenant arbalètes, et un hanap à couvercle tout émaillé;» au sire de Dixmude, «un entablement d'un chastel à trois hommes devant jouans de guitares;» au seigneur de Praet, «un autre entablement à trois hommes en mantelets;» au chancelier de Flandre, «une aiguière émaillée et dorée;» à messire Gérard de Rasseghem, «une aiguière;» au seigneur d'Escornay, «une aiguière de coquille de perle en guise de femme et de sirenne, dorée et émaillée;» à Jean de Beveren, «une aiguière en guise de femme pèlerine;» au seigneur de Maldeghem, «une aiguière dorée et vairée;» à Roland de Poucke, «une quarte taillée à lettres de sarrasin dorée;» à Wulfart de Ghistelles, «une ceinture à perles et à cloux d'argent doré.» Ces présents avaient si bien absorbé le trésor que le duc avait apporté avec lui de Bourgogne, que, moins d'une semaine après son mariage, il se vit réduit à lever de l'argent chez trois marchands de Bruges. Enfin, le 29 juin, il quitta la Flandre, emmenant avec lui sa jeune compagne qu'il conduisit d'abord à Lens, puis à Paris. C'était là un grand triomphe pour la France; mais beaucoup de personnes jugeaient, dit un historien du quinzième siècle, que Charles V eût dû l'épouser lui-même et ne pas sacrifier l'avantage de son royaume à son amour pour Jeanne de Bourbon qu'il trouvait plus belle que Marguerite de Flandre. N'y avait-il pas d'ailleurs quelque péril à porter si haut la puissance de l'un de ses frères, qu'il dépendrait de son ambition ou de celle de ses successeurs de dominer et peut-être de renverser la royauté?

Cependant Charles V s'applaudissait vivement d'avoir empêché l'hymen projeté entre l'héritière de la Flandre et le comte de Cambridge. Il adressa à la commune de Bruges des lettres très-affectueuses pour la remercier du bon accueil qu'elle avait fait à son frère et pour réclamer son amitié. Dans ces mêmes lettres il cherchait à se disculper de tout reproche de violer les conventions conclues avec les Anglais, et afin de témoigner plus de déférence pour les communes flamandes, il avait chargé ses ambassadeurs Tristan du Bos et Sohier de Gand de leur communiquer le texte original du traité de Brétigny, que tout le monde invoquait, mais que personne ne respectait plus.

Rien ne devait d'ailleurs plus contribuer à dissiper tout espoir de réconciliation entre les deux rois que le mariage de Marguerite de Male. Au moment même où il venait d'être célébré, Edouard III avait fait déclarer par son parlement qu'il était délié de tout engagement relatif à la paix, et il avait aussitôt repris le titre de roi de France et d'Angleterre. Il voulait prouver que, quel que fût l'époux que Louis de Male eût accepté pour sa fille, il n'en conservait pas moins en Flandre l'influence qu'il avait maintenue au milieu de toutes les guerres pendant trente années, et il abjurait tous les liens qui existaient entre l'Angleterre et la France pour renouveler ceux qui l'unissaient aux communes de Flandre. Le système de neutralité commerciale qui dominait dans nos villes favorisait ces négociations, et ce fut au moment même où elles obtenaient de Charles V la libre circulation de leurs monnaies dans ses Etats, qu'elles conclurent arec Edouard III un traité d'alliance.

Charles V eût préféré toutefois que la Flandre prît une part active à ses expéditions dirigées contre l'Angleterre. Louis de Male, dont le zèle pour l'alliance française avait reparu, s'associait à ses desseins en cherchant à troubler les relations des marchands anglais et flamands. Le 1er juillet 1371, le roi d'Angleterre avait écrit au comte et aux communes de Flandre pour se plaindre «des grevances, outrages, injuries et damages faitz et commis par aucuns du dit pays de Flandres tant en personnes, come en niefs, vessealx, biens et marchandises.» Le même jour, des navires flamands qui revenaient chargés de vins du port de la Rochelle, s'arrêtaient dans le havre de Torbay, où ils rencontrèrent des vaisseaux anglais commandés par le comte d'Hereford. Les Anglais, ignorant qu'ils eussent devant eux les navires des marchands flamands, les attaquèrent. La mêlée fut longue et sanglante, et bien que les marins flamands, commandés par Jean Pietersone, se défendissent vaillamment, ils furent tous tués ou pris.

Les communes flamandes, peu disposées à rompre leurs relations commerciales avec l'Angleterre pour plaire au comte, envoyèrent aussitôt des ambassadeurs près d'Edouard III, et, après des conférences dans lesquelles intervint l'archevêque de Canterbury, la paix fut rétablie par une convention signée à Marcq, près de Calais, le 20 mars 1371 (v. st.); huit jours après, Edouard III écrivit au maire de Londres pour qu'elle fût immédiatement proclamée.

Deux années s'étaient écoulées lorsque le pape Grégoire XI interposa sa médiation pour faire cesser également les hostilités entre la France et l'Angleterre. L'archevêque de Ravenne et l'évêque de Carpentras, qu'il avait nommés ses légats, se rendirent à Londres et montrèrent un si grand zèle pour la paix qu'ils réussirent à faire conclure, à l'abbaye de Notre-Dame de Bourbourg, une trêve qui devait durer depuis le 11 février 1374 (v. st.) jusqu'aux fêtes de Pâques. Pendant cette suspension d'armes, le duc d'Anjou, frère de Charles V, s'avança jusqu'à Saint-Omer, tandis que le duc de Lancastre abordait à Calais, et les légats pontificaux obtinrent presque aussitôt qu'afin d'éviter les délais qu'entraînaient les fréquents voyages des messagers entre ces deux villes, des conférences pour la paix s'ouvriraient à Bruges. Là se réunirent, dans les derniers jours de mars, le duc de Bourgogne, le comte de Tancarville, le duc de Lancastre et son frère Thomas de Woodstock, depuis duc de Glocester. Leur premier soin avait été de prolonger la trêve; mais les négociations faisaient peu de progrès, et ils ne tardèrent point à se séparer, après avoir promis de s'assembler de nouveau aux fêtes de la Toussaint.

A cette époque, les conférences recommencèrent à Bruges en présence des légats pontificaux. Le duc d'Anjou avait rejoint le duc de Bourgogne, et le duc de Lancastre était accompagné du duc de Bretagne. Le duc de Brabant et le duc Albert de Bavière s'étaient rendus en Flandre pour les saluer. Un grand nombre de seigneurs et de nobles dames y étaient aussi accourus pour voir les princes de France et d'Angleterre, et pour assister aux joutes qu'avait annoncées le duc de Bourgogne. «Si furent ces joutes, dit Froissart, bien fêtées et dansées, et par quatre jours joutées. Et tint là adonc le comte de Flandre grand état et puissant, en honorant et exhaussant la fête de son fils et de sa fille, et en remontrant sa richesse et sa puissance à ces seigneurs étrangers de France, d'Angleterre et d'Allemagne.» Malheureusement, quelles que fussent les démonstrations d'amitié qu'affectassent les ambassadeurs des deux rois, ils ne parvinrent point à s'entendre pour régler les conditions de la paix. Le roi d'Angleterre tenait aux stipulations du traité de Brétigny. Le roi de France exigeait au contraire qu'on lui restituât ce qui avait été déjà payé de la rançon du roi Jean et que les murailles de Calais fussent démolies. Il était difficile de concilier des prétentions si opposées: les conférences furent bientôt rompues et ajournées à l'année suivante.

Au milieu de ces discussions s'agitait à Bruges un procès d'autant plus important qu'il touchait aux mêmes questions de rivalité politique représentées par les noms les plus illustres du quatorzième siècle. L'une des parties était le connétable de France, Bertrand Duguesclin; l'autre, l'un des fils du roi d'Angleterre, le duc Jean de Lancastre, qui se trouvait alors en Flandre, et il s'agissait de la rançon de messire Jean d'Hastings comte de Pembroke. Jean d'Hastings avait brillé parmi les plus intrépides chevaliers de ce temps: après avoir eu pour première femme Marguerite d'Angleterre, il avait épousé en secondes noces la fille de Gauthier de Mauny, si noblement célébré par Froissart, qui, digne héritière de sa gloire, devait rendre aux arts, par la fondation du musée de Cambridge, tout ce que les lettres avaient fait pour immortaliser son père. C'était en 1372 qu'il avait été pris dans la baie de la Rochelle par des corsaires espagnols. Livré aussitôt à Henri de Transtamare, il avait passé une année dans une étroite prison, et tout annonçait qu'on l'y laisserait jusqu'à sa mort, lorsque ses amis résolurent de s'adresser au plus généreux de ses adversaires, à Bertrand Duguesclin, qui avait placé la couronne sur le front de Henri de Transtamare. Bertrand Duguesclin se hâta de répondre qu'il était prêt à sacrifier toutes les terres qu'il possédait en Castille pour obtenir la liberté du comte de Pembroke, s'il s'engageait à l'en indemniser plus tard. Ces terres comprenaient le domaine de Soria, c'est-à-dire les ruines de l'ancienne Numance, renversée par Scipion, qui attendaient pour se relever qu'un héros du moyen-âge effaçât les traces de la dévastation du conquérant romain. Bertrand Duguesclin ignorait peut-être les glorieuses traditions de son bailliage de Soria: s'il les eût connues, il n'eût pas hésité davantage à briser les fers de l'un des compagnons de Chandos, dont il avait été lui-même le prisonnier. Le comte de Pembroke, délivré grâce à sa médiation, se rendit aussitôt à Paris, et là il fut convenu qu'il payerait au connétable cent vingt mille francs, savoir immédiatement cinquante mille francs et le reste six semaines après son retour en Angleterre. Le connétable avait également promis de le faire reconduire hors des frontières de France avant les fêtes de Pâques; mais il fut impossible au comte de Pembroke de trouver l'argent dont il avait besoin pour le premier payement: un délai fut accordé, et l'évêque de Bayeux alla à Bruges avec le comte de Sarrebruck pour sceller, chez un marchand lombard, nommé Forteguierre, le sac dans lequel avaient été enfermées, outre vingt-trois mille cent trente-cinq nobles et demi et deux gros, valant cinquante mille francs, des obligations représentant une somme de soixante et dix mille francs, garanties par les comtes de Warwick, de Strafford, de Salisbury, de Suffolk, et d'autres chevaliers anglais. Cependant le comte de Pembroke épuisé de fatigue ou peut-être affaibli par un poison secret qui lui avait été donné en Castille, avait rendu le dernier soupir sur la route de Paris à Calais, à Moreuil, pauvre bourg de Picardie, le lundi des Rameaux, et les gens du connétable s'étaient hâtés d'enlever son cadavre, afin que leur captif atteignît vif ou mort les frontières anglaises; mais lorsqu'ils se présentèrent aux portes de Guines, les Anglais refusèrent de les laisser passer: ils avaient eu l'ordre de recevoir le comte de Pembroke et non pas un cercueil. On fut réduit à déposer dans une abbaye voisine les restes de l'infortuné chevalier, qui ne devait rentrer dans sa patrie que pour y trouver un tombeau; mais les fêtes de Pâques étaient arrivées avant que ce triste voyage s'accomplît.

C'était dans ces circonstances que les héritiers du comte de Pembroke réclamaient la restitution des sommes déposées à Bruges et Bertrand Duguesclin l'exécution de sa promesse. Les magistrats de Bruges évoquèrent cette contestation; mais le duc de Lancastre intervint aussitôt, alléguant que les sommes confiés à Forteguierre avaient été prêtées par le roi d'Angleterre.

A cette époque appartient un mémoire qui nous a été conservé: c'est celui de maître Yves de Kaërenbars, procureur du connétable. L'exposé des faits y est aussi intéressant que l'argumentation y est logique et pressante. N'existe-t-il pas en faveur de Bertrand Duguesclin des principes de justice et d'équité consacrés par les Pandectes au titre De captivis et redemptis ab hostibus? Ulpien n'ajoute-t-il pas que le rachat d'un captif suffit pour lui imposer, à l'égard de son bienfaiteur, les mêmes devoirs que ceux d'un fils vis-à-vis de son père: Potestatis verbum non solum ad liberos, verum etiam ad eum quem redemit ab hostibus? Ce n'est pas toutefois uniquement dans le droit romain que ces règles se trouvent tracées: elles ne sont pas étrangères aux devoirs de la chevalerie. Si l'on vit un lion délivré de l'attaque d'un serpent garder une éternelle reconnaissance à son libérateur, les héritiers et les amis du comte de Pembroke se montreront-ils moins généreux vis-à-vis de celui qui le sauva si ce n'est de la mort, du moins de la captivité la plus cruelle? Rien n'est d'ailleurs, remarque Yves de Kaërenbars, plus odieux que l'ingratitude; «car c'est contre Dieu, contre vérité et contre bonne foy.»