L'enquête légale aura lieu dans toute la Flandre: le bailli du comte y sera assisté des délégués des trois bonnes villes, et il jurera de n'épargner personne: de plus, s'il manque à ce serment, il sera lui-même soumis à l'enquête, et à l'avenir chaque année de semblables enquêtes seront tenues par vingt-cinq personnes, dont neuf seront choisies par les échevins de Gand, huit par ceux de Bruges et huit par ceux d'Ypres, afin qu'elles punissent tous ceux qui se conduiraient déloyalement, et qu'elles maintiennent les priviléges et les libertés du pays.
Le comte confirma à Malines, le 1er décembre 1379, ces conventions importantes. Louis de Male avait aussi promis aux Gantois d'aller habiter leur ville, pour leur prouver «qu'il leur pardonnoit tout, dit Froissart, sans nulle réservation, exception ni dissimulation.—Mais depuis, ajoute un autre chroniqueur, ne volt le conte tenir l'ordonnanche que ses gens luy avoient fait sceller par force.» La paix de 1379 ne fut qu'une paix à deux visages, comme l'appelle Froissart. Un instant, les Gantois parurent soupçonner la mauvaise foi du comte; lorsqu'ils s'éloignèrent, le 4 décembre, ils regrettaient d'avoir renoncé à la démolition des murailles d'Audenarde, et voulaient les détruire avant de rentrer dans leurs foyers: mais on parvint à les en dissuader. Un de leurs capitaines, Jean Pruneel, avait déjà fait ratifier le traité par les échevins de Gand, et peu après il retourna à Tournay pour le faire sceller, «et là, dit Froissart, lui fit le duc de Bourgogne très-bonne chère.» Nous raconterons bientôt ce que présageait à Jean Pruneel ce généreux accueil.
Dès que les milices communales s'étaient séparées, la garnison d'Audenarde avait reçu de nouveaux approvisionnements et le comte ne cachait plus combien était peu sincère sa réconciliation avec les communes. Partout il faisait entendre des plaintes et d'amères récriminations. Loin d'exécuter la promesse qu'il avait faite aux Gantois, il avait déclaré qu'il ne retournerait au milieu d'eux que lorsqu'ils lui auraient livré les principaux auteurs de la rébellion, puis il s'était rendu à Bruges pour y reprocher aux bourgeois de l'avoir abandonné le jour où Yoens avait paru devant leurs murailles. Il ne tarda point toutefois à accepter leur excuses, car il savait bien que, grâce à leur ancienne rivalité avec les Gantois, il n'était point de ville où il comptât plus de partisans; mais l'affection même que le comte témoignait aux habitants de Bruges irritait ceux de Gand; ils se souvenaient qu'il s'était engagé à résider dans leur ville, et chargèrent vingt-quatre députés de lui exposer combien ils le désiraient, afin que la paix fût mieux affermie. Un refus eût peut-être fait éclater immédiatement une seconde guerre civile à laquelle le comte n'était point préparé en ce moment. Cédant aux sages conseils du prévôt d'Harlebeke il quitta Bruges, et s'était déjà avancé jusqu'auprès de Deynze lorsqu'il rencontra les députés de Gand: ceux-ci se rangèrent des deux côtés de la route, et, bien qu'ils s'inclinassent avec un grand respect, le comte porta à peine la main à son chapeau et continua à chevaucher sans les regarder. Les députés le suivirent à Deynze, et ce fut là qu'ils s'acquittèrent de leur ambassade en le priant d'oublier tous ses anciens griefs: «Ah! je voudrais, répliqua le comte, qu'il ne me souvînt jamais de grandes cruautés et félonies que j'ai trouvées en ceux de Gand; mais il sera, veuille ou non.» Les députés gantois s'efforcèrent de l'apaiser, lui rappelant qu'il avait tout pardonné, et le comte se leva en ordonnant qu'on apportât le vin.
Le lendemain, Louis de Male entra à Gand: tous les bourgeois s'étaient portés au devant de lui pour lui faire honneur, les uns à pied, les autres à cheval; mais il ne leur adressait pas une parole et les saluait à peine de la tête: arrivé à son hôtel, il y déclara aux magistrats que son intention était d'observer la paix, mais qu'il voulait que les chaperons blancs fussent abolis et qu'une amende fût payée pour le meurtre de Roger de Hauterive. Il persistait aussi à exiger qu'on lui remît les principaux chefs de la sédition. Le lendemain matin, le comte parut au marché du Vendredi pour y haranguer le peuple. Il remarqua tristement que tous les chaperons blancs s'y étaient réunis; cependant il ne changea pas de projet, et quoique leurs murmures l'interrompissent, il demanda leur suppression. «Je ne triompherai jamais de ces chaperons blancs!» s'écria-t-il en regagnant son hôtel. Trois jours après il sortit de Gand et se retira à Paris, où Marguerite d'Artois chercha à le réconcilier avec Charles V.
La fuite du comte annonça à la Flandre le renouvellement des discordes civiles. Il n'avait point tardé à retourner de Paris à Lille, où il réunissait toute une armée de mercenaires étrangers. En même temps les Leliaerts prenaient en Flandre des chaperons rouges pour indiquer leur hostilité aux chaperons blancs, et ornaient leurs vêtements de fleurs de lis, tandis que les Clauwaerts adoptaient pour signe de ralliement trois griffes de lion. Un acte odieux de trahison ouvrit la guerre. Olivier de Hauterive et quelques autres chevaliers, cherchant à venger la mort du bailli de Gand, s'emparèrent de quarante barques qui naviguaient sur la Lys, et renvoyèrent les bateliers à Gand, après leur avoir fait crever les yeux et couper les mains. Cet affreux spectacle y souleva tous les esprits. On ne doutait point que ce crime n'eût eu lieu par l'ordre du comte de Flandre, et il n'y avait personne qui osât le justifier. Les bourgeois de Gand sentirent de plus en plus le besoin de réunir leurs forces, et pendant sept années (c'est Froissart qui le raconte) l'on ne vit point une seule querelle dans cette ville qu'avaient si fréquemment troublée des discordes intestines. Les bourgeois se montraient prêts à sacrifier de nouveau leur or et leurs joyaux pour la défense de leurs franchises.
Jean Pruneel et les chaperons blancs avaient résolu de répondre par quelque éclatant exploit au défi d'Olivier de Hauterive. Ils sortirent de Gand le 22 février et se dirigèrent, au nombre de cinq cents, vers Audenarde. Les chevaliers leliaerts, qui n'avaient point prévu cette attaque, avaient quitté les remparts pour célébrer, au milieu des banquets et des jeux, les fêtes de la mi-carême, et les Gantois s'en emparèrent sans rencontrer de résistance.
Cependant quelques riches bourgeois de Gand, qui appartenaient secrètement au parti des Leliaerts, Simon Bette, Gilbert de Gruutere et Jean Van der Zickele, se hâtèrent d'interposer leur médiation et la guerre cessa presque aussitôt. Les Gantois (c'était là le grand désir du comte) évacuèrent Audenarde le 12 mars, et l'on rétablit sans délai les murailles qu'ils avaient commencé à détruire. Afin de punir également tous ceux qui avaient violé la paix, une même sentence d'exil frappa Jean Pruneel et les chevaliers qui avaient mutilé les bateliers de l'Escaut. L'un de ceux-ci voulait aller habiter Valenciennes, mais la commune de cette ville refusa de le recevoir. Quant à Jean Pruneel, il s'était retiré à Ath. S'il n'avait rien à y craindre des bourgeois, le ressentiment de Louis de Male ne devait point l'y laisser dans le repos. En effet, à peine était-il arrivé à Ath qu'il fut enlevé par des hommes d'armes et conduit à Lille, où le comte lui fit trancher la tête.
La mort de Pruneel est une déclaration de guerre: le 7 avril le comte traverse la Lys, en mettant à mort tous les laboureurs qu'il surprend occupés aux travaux des champs, et entre inopinément à Ypres. Sept cents habitants périssent aussitôt par ses ordres; puis il retourne à Lille pour y attendre de nouveaux renforts d'Allemagne, de Picardie et de Bourgogne.
Ces désastreuses nouvelles parvenaient successivement aux bourgeois de Gand; ils virent une triste leçon dans ces supplices, et se hâtèrent de reprendre les armes pour aller autour de la ville détruire les châteaux des chevaliers alliés au comte. Leurs chefs étaient Pierre Van den Bossche, Jean Bolle, Arnould Declercq, Pierre de Wintere, Jean de Lannoy et le sire d'Herzeele.
Les Leliaerts avaient aussi leur armée, et le comte leur avait permis d'y arborer sa bannière. Leurs chefs étaient le sire de Steenhuyze, qui avait tour à tour immolé à Gand Jean Van de Velde et surpris à Vyve les juges de Gauthier d'Halewyn, et le sire d'Antoing, dont la commune d'Ypres avait naguère épargné la vie: l'on remarquait près d'eux, Gauthier d'Enghien, arrière-petit-fils de Robert de Béthune, qui faisait ses premières armes. Louis de Male s'était rendu lui-même à Wervicq pour observer de plus près la marche des événements.