A Ypres, les bourgeois s'assemblèrent aux portes de l'église de Saint-Martin. Les amis du comte s'étaient rangés sous la bannière du grand bailli. Vis-à-vis d'eux s'étaient placés autour de Jacques Van der Beerst ceux qui soutenaient la cause des Gantois: toute la paroisse de Saint-Jean leur était favorable; les tisserands et les foulons les appuyaient. Dès le premier moment du combat, les petits métiers les rejoignirent et décidèrent la victoire.
La défaite des Leliaerts à Ypres fit triompher la cause communale dans toute la Flandre. Bruges s'y associa, et là, aussi bien qu'à Gand et à Ypres, l'on ordonna, selon les anciens usages, une chevauchée pour aller de ville en ville proclamer la paix du pays; mais cette mission toute pacifique, loin d'étouffer les discordes intérieures, devait les rendre plus vives que jamais. Les Gantois et les Brugeois ne pouvaient, même en se confédérant contre le comte, oublier leurs anciennes contestations. Le 13 mai une troupe de Gantois était entrée à Bruges, et le bruit se répandit aussitôt qu'ils avaient formé le projet de détruire la ville pour mettre fin à toute lutte de puissance et à toute rivalité d'industrie. Ce n'était évidemment qu'une fausse rumeur semée par les Leliaerts; mais la plupart des bourgeois s'empressèrent d'accourir armés sur la place publique. Là s'engagea une sanglante mêlée: deux fois les Gantois, surpris et assaillis de toutes parts, tentèrent un nouvel effort pour disperser leurs adversaires, deux fois ils furent repoussés, et bientôt après ils se retirèrent, abandonnant plusieurs morts et quelques prisonniers.
Au premier avis de ce succès des Leliaerts, le comte reparut à Bruges, et des lettres du 11 juin annoncèrent le rétablissement de son autorité dans cette ville. Les Gantois, qui venaient de conquérir Termonde, se préparaient déjà à venger la mort de leurs concitoyens. Il ne s'agissait de rien moins que d'aller briser les portes de Bruges pour en chasser le comte et tous ses amis: cependant le moment n'était pas encore arrivé où ce projet audacieux devait s'accomplir; et Louis de Male, cédant aux prières des Brugeois effrayés, consentit à conclure un traité avec les bourgeois de Gand.
Cette paix dure sept semaines, du 19 juin au 8 août. Les tisserands de Bruges, cruellement opprimés par le comte, qui leur reproche d'avoir secondé les Gantois dans le combat du 13 mai, accusent Louis de Male de violer l'amnistie sanctionnée par ses serments: leurs plaintes réveillent toute la Flandre; Gand, Ypres, Courtray, Thielt, Deynze, Roulers, s'associent sans hésitation à ce mouvement.
Nous abordons une nouvelle guerre civile: Louis de Male s'est rendu à Dixmude; là, cherchant un appui dans les populations du Franc, qui n'ont jamais cessé d'envier aux grandes villes le monopole de l'industrie, il appelle sous ses bannières les chevaliers du Hainaut et de l'Artois. Les Yprois, menacés par ces préparatifs, se hâtent d'envoyer une partie de leurs milices vers Woumen pour s'opposer à l'entreprise du comte de Flandre; en même temps ils décident, de concert avec les bourgeois de Gand, qu'une autre expédition empêchera les Leliaerts de Bruges de se réunir à leurs amis au camp de Dixmude.
Pierre Van den Bossche avait quitté Gand avec neuf mille hommes; Arnould Declercq et Jean Bolle, qui se trouvaient avec quatre ou cinq mille Gantois à Ypres, se préparèrent à le rejoindre avec quelques bourgeois de cette ville; mais ils se précipitèrent aveuglément dans les embûches que les Leliaerts leur avaient préparées à Roosebeke. Douze cents Gantois et autant d'Yprois avaient péri. Louis de Male profita de cette victoire pour disperser les Gantois qui campaient à Woumen. Dès le lendemain, Ypres lui ouvrit ses portes. Les députés de cette ville vinrent se jeter à ses pieds en réclamant des conditions favorables. Il les leur accorda; mais lorsqu'il fut entré dans leurs remparts, suivi d'une armée que Froissart évalue à soixante mille hommes, il changea de langage. Trois cents des plus notables bourgeois furent chargés de fers et l'on arrêta surtout un grand nombre de tisserands. Sept cents de ceux-ci furent immédiatement décapités; quatorze cents, conduits à Bruges, y subirent le même sort: quatre cents furent exilés à Douay et à Orchies. Ce n'était point assez: Louis de Male ordonna qu'on mît le feu à une partie de la ville; puis il convoqua la commune, se vantant que désormais chacun respecterait son seigneur.
Les bourgeois de Courtray, intimidés par ces supplices, se soumirent également au comte, qui choisit parmi eux trois cents otages.
Louis de Male, encouragé par ses succès, vint mettre, le 2 septembre, le siége devant Gand: il avait, dit-on, résolu de détruire complètement cette célèbre cité. Cependant, quelque nombreuse que fût son armée, il lui fut impossible d'empêcher les assiégés de recevoir des renforts et des vivres. C'est à Gand que reposent les destinées de la Flandre communale, qui s'appuient au dedans sur de glorieux souvenirs, au dehors sur de vives et sympathiques espérances.
Les habitants de Malines, appelés par Louis de Male pour servir comme feudataires sous ses drapeaux, ont refusé de combattre les Gantois, et toutes les communes du Brabant leur sont également favorables. Dans la cité épiscopale de Liége les bourgeois se sont aussi assemblés, et d'une voix unanime ils ont adressé à leurs frères des bords de l'Escaut ce message: «Si vous êtes maintenant assiégés, ne vous déconfortez pas; car Dieu sait et toutes bonnes villes que vous avez droit en cette guerre.» Enfin, il semble que la suzeraineté même du roi de France ne doive plus être pour la Flandre une source de désastres et un prétexte d'intrigues, mais une garantie de paix et de protection.
Les échevins de Gand avaient fait exposer au roi de France qu'ils n'avaient pris les armes que pour la défense de leurs franchises, et il accueillit favorablement leur message: peut-être n'avait-il pas oublié que le plus illustre de ses aïeux, dont il se proposait désormais d'imiter la sagesse, avait rendu le repos à la Flandre troublée par d'autres discordes, et eût-il voulu, à l'exemple de saint Louis, imposer la paix à l'arrière-petit-fils de Marguerite de Dampierre. Si la vie de Charles V s'est écoulée au milieu des guerres et des discordes civiles, s'il y a pris lui-même une part active plus par son habileté et ses ruses que par son courage, une longue expérience lui a montré du moins dans les souvenirs de sa jeunesse une leçon plutôt qu'un exemple. Après avoir, en 1356, fait échouer la mémorable réforme abordée par les états généraux, il marche sur leurs traces en écoutant toutes les plaintes de son peuple. Il recherche les conseillers les plus instruits et les plus respectables, et dans ses loisirs il recourt volontiers à l'étude des historiens et des philosophes. A quarante-six ans, Charles V est devenu Charles le Sage; mais ses forces s'affaiblissent d'heure en heure; un mal qui résiste à la science de ses médecins le menace d'une fin prochaine. La crainte de sa médiation a pu, au moins de juin, engager le comte de Flandre, qu'il n'a jamais aimé, à conclure la paix; ses infirmités ne lui permettent plus quelques mois plus tard d'intervenir pour arrêter la guerre qui se rallume, mais il ne manque pas à sa tâche réparatrice vis-à-vis des communes françaises, car le jour même où il expire, il ordonne l'abolition de toutes les tailles injustes établies sous son règne ou sous celui de ses prédécesseurs.