Jean Desmarets, avocat général au parlement, saluait avec enthousiasme le nouveau règne qui allait s'ouvrir sous de si heureux auspices: Novus rex, nova lex, novum gaudium! et le chancelier de France ajoutait, en confirmant au nom du jeune roi le dernier acte de Charles V: «Un gouvernement modéré et sage fut toujours utile au royaume; l'obéissance régulière des peuples fait sa force. Les rois ne règnent que par l'appui de leurs peuples et leur doivent la puissance qui les rend redoutables. Sachez donc que le roi ne veut point abuser de son autorité, mais vous gouverner avec clémence et douceur, afin que, libres du joug de toute servitude, vous viviez heureux et jouissant de la paix.» Le lendemain, il ne restait plus rien des efforts que Charles V avait tentés, des projets qu'il avait conçus. Les ducs de Bourgogne, de Berry, d'Anjou et de Bourbon se disputaient l'exercice de la puissance royale; l'un de ces princes dérobait même le trésor de Charles V; mais il n'en était aucun qui songeât à exécuter son dernier vœu.

Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables au comte de Flandre: il en profita pour diriger de nouvelles tentatives contre la ville de Gand. Robert de Namur l'avait rejoint avec ses hommes d'armes, et il voyait chaque jour s'augmenter le nombre des chevaliers de l'Artois et du Hainaut qui espéraient recueillir à la conquête de Gand quelque gloire et peut-être aussi quelques dépouilles. Le plan du siége fut modifié. Le comte, qui avait d'abord placé son camp dans les prairies de Tronchiennes, jugea qu'il était plus avantageux de s'établir au nord de la ville: ce n'était qu'en occupant cette position qu'il pouvait intercepter les approvisionnements que la commune de Gand tirait du pays de Waes, et empêcher ses relations avec les villes du Brabant.

Il n'était d'ailleurs pas moins important pour le comte de Flandre de s'opposer aux excursions des divers capitaines de Gand. Jamais elles n'avaient été plus fréquentes. Pierre Van den Bossche, Rasse d'Herzeele, Arnould Declercq, Jean de Lannoy et Jacques Vander Beerst, qui avait quitté Ypres pour s'associer à la défense de Gand, parcouraient toutes les châtellenies où le comte n'avait point d'armées, et c'est ainsi qu'ils avaient conquis tour à tour Termonde, Alost, Ninove et Grammont. Arnould Declercq réussit même à surprendre une partie de la garnison d'Audenarde, et le sire de Steenhuyse, cet implacable ennemi des Gantois, atteint à l'abbaye d'Eenhaem, venait d'être la victime de la cruelle loi des représailles, lorsqu'ils se virent eux-mêmes entourés au lever de l'aurore par six cents chevaliers leliaerts et de nombreux arbalétriers qu'avait réunis le sire d'Enghien. Arnould Declercq succomba avec un grand nombre des siens (23 octobre 1380).

Louis de Male, qui deux fois avait fait attaquer inutilement les retranchements de Langerbrugge, reprit courage au bruit de la défaite d'Arnould Declercq, et les attaques devinrent plus vives et plus multipliées.

Parmi les bourgeois assiégés se trouvait un poète. Baudouin Vander Lore, dont la postérité a à peine recueilli le nom, traçait dans des vers admirables le tableau de cette triste lutte à laquelle sans doute il prit une part active:

«Il me semblait que je me trouvais dans un bois verdoyant, où le parfum des plantes s'unissait pour me charmer au chant des oiseaux cachés dans le feuillage; j'y errais depuis longtemps au milieu des fleurs lorsque, dans un vallon où se réunissaient deux rivières, j'aperçus devant moi le joyau le plus précieux qu'ait créé la nature: c'était une noble vierge qui portait un écu de sable, comme si ces couleurs eussent dû retracer son deuil, et je vis s'élancer sur ses genoux un lion de perles couronné d'or. La vierge le pressait dans ses bras pour l'y réchauffer; elle le couvrait de ses baisers. Puis elle chanta, et sa voix s'élevait jusqu'aux cieux: «Vivre vertueux et libre vaut mieux que de l'or ou de riches pierreries. O Jésus de Nazareth! conserve-moi une vie vertueuse et libre.»

«A peine avait-elle cessé de chanter que je vis paraître un prince monté sur un fier coursier, et, à sa suite, un si grand nombre de chevaliers et d'écuyers que tout le bois en tressaillit. Tous menaçaient la noble vierge, mais aucun n'osait traverser la rivière jusqu'à elle; car le lion, se dressant contre eux, leur montrait ses griffes et ses dents.

«Cependant le prince s'irritait: «Fille perverse! s'écriait-il, je m'indigne de ta désobéissance; et si jamais j'en ai le pouvoir, je te punirai.» Alors la vierge, s'agenouillant, lui répliqua: «Mon père et mon seigneur, au nom de Dieu, faites de moi tout ce que vous voudrez, mais laissez-moi ma vie vertueuse et libre.» En achevant ces mots, ses larmes coulèrent; et je pensais que le prince allait lui répondre: «Tu es ma fille!» Mais, parmi ceux qui l'entouraient, plusieurs l'excitaient à la repousser, en le trompant par le mensonge et de honteuses paroles; il n'en était point toutefois qui réussît dans ses efforts contre la noble vierge.

«En ce moment la vierge me vit: «Ami, viens vers moi, me dit-elle; près de moi est libre quiconque ose se confier en ma protection. Je suis une vierge innocente et pure, quoique mon père, séduit par des conseillers perfides, ne cesse de me persécuter.» Je me hâtai de lui répondre: «Comment, ô chaste fleur! osez-vous donc rester ici seule avec votre noble lion, tandis que vous avez tant d'ennemis?—Mon ami, reprit-elle, je ne suis pas seule ici; regarde autour de toi et tu verras ceux qui me protégent.»

«Je regardai et j'aperçus d'un côté le Christ suspendu sur la croix, saint Jacques, saint Bavon, saint Macaire, saint Liévin, saint Amand; de l'autre, saint George, sainte Catherine, saint Jean; plus loin, Notre-Dame, saint Pierre, sainte Amelberge, saint Bertulf, saint Quentin, saint Aubert, saint Nicolas, saint Michel, saint Martin, saint François, saint Dominique, saint Augustin; plus loin encore, saint Christophe, saint Denis et sainte Claire, veillant tous sur les fidèles assemblés à l'ombre de leurs autels. Je croyais voir tous les saints descendre, sur leurs ailes, du trône de Dieu et se réunir sous des bannières de cendal; mais la vierge les remerciait de leur appui, et adressait ses prières à Dieu pour que son père reconnût ses torts et cessât d'outrager celle qui est l'aînée de ses filles.