«Que Dieu veille longtemps sur cette noble vierge! qu'il réconcilie tous ses amis avec son père, afin que la Flandre ne soit plus la Forêt sans merci, mais l'asile de la paix!»

Le 1er novembre, on avait combattu depuis le matin jusqu'au soir; cinq jours après, le pont de Langerbrugge fut le but d'un autre assaut; cependant les Gantois résistaient vaillamment et les Leliaerts n'avaient obtenu aucun succès, quand, au milieu de la nuit, Rasse d'Herzeele et Pierre Van den Bossche, s'élançant inopinément au milieu des assiégeants avec une partie des bourgeois des paroisses de Saint-Michel et de Saint-Jacques, enlevèrent aux Leliaerts brugeois toutes leurs bannières et tuèrent leur capitaine, Josse d'Halewyn. Dès le lendemain, le comte de Flandre, renonçant à l'espoir de dompter les Gantois, leur fit offrir la paix, qui fut proclamée le 11 novembre. Louis de Male s'y engageait à pardonner entièrement aux bourgeois insurgés et à respecter leurs vies, leurs biens, leurs libertés et leurs franchises.

Louis de Male n'était pas plus sincère dans cette réconciliation qu'il ne l'avait été en 1379: il l'avait de nouveau subie comme une nécessité, et peu de jours après, écrivant à la comtesse de Bar que déjà il avait obtenu des bourgeois de Bruges et d'Ypres la restitution du traité d'Audenarde, il ajoutait que s'il avait accordé la paix aux Gantois, son intention «n'en estoit pas moins de remettre et ordonner son pays en aultre ploy,» et qu'il espérait bien «que les besoignes venront en meilleur point l'une après l'autre.» Il supportait d'autant plus impatiemment la convention du 11 novembre qu'elle avait, malgré ses prétentions, consacré tous les droits des magistratures des bonnes villes; et il suffit pour en apprécier exactement le caractère de remarquer qu'immédiatement après sa conclusion, les bourgeois de Gand élurent pour second échevin de la keure l'un des frères de Jean Yoens.

Les événements qui se succèdent en France et en Flandre attestent également les progrès du mouvement communal. A peine les Gantois ont-ils réduit le comte à déposer les armes, que les bourgeois de Paris se réunissent pour supplier le jeune roi Charles VI, qui revient de Reims, de ratifier l'abolition des tailles ordonnée par son père. Le prévôt des marchands parle en leur nom, de même qu'Etienne Marcel s'est trouvé l'organe de réclamations à peu près semblables en 1355. Le roi cède: toutes les tailles établies par Philippe le Bel et ses successeurs sont révoquées par une ordonnance du 16 novembre, qu'une assemblée des états de la Langue-d'oïl confirme solennellement.

Cependant cette réforme pacifique ne se maintint que peu de temps en France, et dès que les oncles de Charles VI l'entravèrent par leurs intrigues, Louis de Male, à leur exemple, recommença la guerre. Il fit arrêter à Bruges les biens des bourgeois de Gand, prétendant qu'ils n'étaient que le fruit de leurs déprédations; puis il s'avança avec une armée de vingt mille hommes pour combattre les Gantois, qui étaient sortis de leur ville sous les ordres de Rasse d'Herzeele et de Jean de Lannoy. Il les rencontra près de Nevele. Les Gantois étaient peu nombreux et les marais de la Cale empêchaient Pierre Van den Bossche, qui revenait de Courtray, de leur porter secours. Le sire d'Herzeele se confiait dans la fortune de Gand, et sans écouter aucun conseil, il engagea le combat. La mêlée fat sanglante; mais les rangs des Gantois furent rompus par le choc des chevaliers leliaerts. Poursuivis vivement à travers les champs et jusque dans les rues de Nevele, ils cherchèrent à se défendre en se ralliant auprès de l'église; cependant avant qu'ils eussent pu se réfugier dans la tour, qui avait été fortifiée avec soin, plusieurs de leurs plus intrépides compagnons avaient péri: là succomba, en protégeant leur retraite, Rasse d'Herzeele, de la maison de Liedekerke, «qui avoit été un grand capitaine en Gand, et que les Gantois aimoient moult pour son sens et pour sa prouesse.» Jean de Lannoy et ses compagnons, qui s'étaient retranchés dans le clocher, ne furent pas plus heureux. Le comte avait fait allumer un grand feu devant l'église, et ils n'échappèrent à l'incendie qu'en se précipitant au milieu des piques de leurs ennemis.

Lorsque la nouvelle de ce revers arriva à Gand, la désolation y fut générale: on pleurait surtout le sire d'Herzeele qui avait dignement représenté, dans le camp des communes, cette patriotique fraction de la noblesse qui ne s'était jamais associée au parti des Leliaerts. Les bourgeois qui favorisaient le comte profitaient déjà de la consternation publique pour répandre le bruit que Pierre Van den Bossche avait trahi les Gantois au lieu de leur porter secours. Ils se flattaient d'exciter, par ces rumeurs, le peuple à le perdre, ne doutant pas que sa mort ne rendît plus aisée la conclusion de la paix avec le comte de Flandre. Les chefs de ce complot étaient Gilbert de Gruutere et Simon Bette, dont nous avons déjà signalé le dévouement à Louis de Male; mais ils ne réussirent point dans leur projet. Pierre Van den Bossche protesta de son zèle et justifia aisément sa conduite.

Soit que le comte eût placé ses espérances dans les intrigues de ses amis, soit que le grand effort qu'il avait fait à Nevele contre les six mille Gantois du sire d'Herzeele eût épuisé toutes ses forces, il s'était retiré à Bruges après avoir conduit son armée au nord de Gand jusqu'au village d'Artevelde. Il croyait inutile de s'opposer à de nouvelles excursions des Gantois, et s'attribuait l'honneur d'avoir exterminé tous leurs combattants; mais ses illusions furent de peu de durée. Gand équipa cinq armées qui se dirigèrent le même jour, l'une vers Grammont, les autres vers Courtray, Deynze, Termonde et le pays des Quatre-Métiers. La première réussit complètement dans la mission qui lui avait été confiée: elle chassa de Grammont la garnison que le comte y avait laissée, et rétablit sur les remparts de cette ville la bannière de Gand.

Cependant la confiance que les bourgeois de Gand plaçaient dans leurs propres forces leur fut fatale, et de nouveaux désastres leur enlevèrent le fruit de leurs derniers armements. Le sire d'Enghien avait réuni quatre mille hommes d'armes, et à peine avait-il paru devant Grammont qu'il ordonna un assaut général. Bien que les assiégés se défendissent vaillamment, les portes furent brisées et les Leliaerts se précipitèrent dans les rues en égorgeant tous ceux qu'ils rencontraient; puis ils mirent le feu à la ville, et un grand nombre de femmes et de vieillards périrent dans les maisons où ils s'étaient réfugiés (30 juin 1381).

Louis de Male était déjà arrivé devant les murailles de Gand lorsqu'on lui annonça la prise de Grammont. Tandis qu'il félicitait le sire d'Enghien, qui était venu le rejoindre, du courage qu'il avait montré au sac de cette ville, il y avait à Gand des hommes qui priaient chaque jour le ciel de permettre qu'il fût vengé: c'étaient des habitants de Grammont qui n'étaient parvenus à fuir de leurs foyers embrasés, qu'en y abandonnant leurs femmes ou leurs enfants. Ils connaissaient l'aventureuse intrépidité du sire d'Enghien et lui tendirent des embûches. En effet, il arriva peu de jours après qu'il sortit un matin du camp avec Michel de la Hamaide, Eustache de Montigny et quelques autres chevaliers. Il avait résolu d'aller reconnaître les moyens les plus aisés d'attaquer la ville de Gand et s'avança si loin qu'il se vit tout à coup entouré de bourgeois armés de piques qui s'élançaient vers lui en criant: «A la mort! à la mort!» Gauthier d'Enghien, surpris, demanda conseil à ses amis: «Conseil! répondit le sire de Montigny, il est trop tard; vendons nos vies ce que nous pourrons: car ici il n'y a pas de rançon.» Les chevaliers, s'étant recommandés à Dieu et à monseigneur saint George, se préparèrent aussitôt à combattre; mais leur courage ne put les sauver. Louis de Male versa des larmes en apprenant la triste fin du sire d'Enghien, que les chroniqueurs nous dépeignent jeune et beau. Gauthier d'Enghien était le dernier duc d'Athènes: il avait aussi des prétentions à la seigneurie de la république de Florence; mais les bourgeois italiens avaient repoussé ce jeune prince, qui devait trouver la mort en luttant contre les communes flamandes.

Le siége de Gand avait été levé immédiatement après la mort du sire d'Enghien. Louis de Male s'était contenté d'augmenter les garnisons des villes voisines et de chercher à intercepter tous les approvisionnements destinés à la ville de Gand, mais le succès de ses efforts semblait douteux. Toutes les villes de Flandre, accablées par les exactions du comte, étaient secrètement favorables aux Gantois, et la crainte d'être la cause de la mort de leurs otages maintenait seule leur soumission. Hors de la Flandre, les Gantois rencontraient d'autres sympathies. La cité de Liége, invitée à interrompre toutes ses relations avec les bourgeois de Gand, avait répondu fièrement qu'ayant toujours été libre, elle voulait en délibérer avec les communes de Saint-Trond, de Huy et de Dinant. En Zélande et dans le Hainaut, les populations n'étaient pas moins bien disposées pour la Flandre, malgré les ordres les plus sévères des baillis et de leurs sergents.