Louis de Male eut de nouveau recours à la ruse: il feignit d'accepter la médiation d'Albert de Bavière; des conférences s'ouvrirent à Harlebeke, et le comte de Flandre, pour se concilier plus aisément les communes flamandes, y fit donner lecture de plusieurs lettres de Charles VI, qui ordonnait de punir les corsaires qui inquiéteraient les marchands flamands, et assurait à ceux-ci la liberté du commerce dans ses Etats, aussi bien par terre que par mer.
Parmi les députés de Gand qui s'étaient rendus à Harlebeke se trouvaient les deux chefs du parti leliaert, Simon Bette et Gilbert de Gruutere; ces négociations n'étaient pour eux qu'un prétexte, afin de poursuivre plus librement leurs complots avec le comte, dont la rentrée à Gand eût été le signal de supplices non moins nombreux que ceux qui avaient naguère ensanglanté les places d'Ypres. Un crime devait préparer cette trahison: le premier capitaine de Gand, Gilles de Meulenaere, périt le 2 janvier 1381 (v. st.), frappé, comme Simon de Mirabel en 1346, par les amis du comte.
Une confusion extrême régnait à Gand, et les bourgeois, reportant leur souvenir vers une ère de gloire et de grandeur, ne cessaient de répéter: «Si Jacques d'Artevelde vivait, nos choses seraient en bon état, et nous aurions paix à volonté.» Pierre Van den Bossche avait entendu souvent Jean Yoens raconter combien la Flandre avait été puissante et redoutée dans ces années à jamais fameuses où elle repoussait Philippe de Valois pour dominer le génie belliqueux d'Edouard III, et sans hésiter plus longtemps il conçut le projet de placer la résistance des communes sous la protection du nom le plus illustre du quatorzième siècle.
Le 25 janvier, le peuple s'assembla. On lui proposa divers capitaines, mais il n'en était aucun qui voulût accepter une mission aussi difficile ou qui fût capable de la remplir. Pierre Van den Bossche avait gardé pendant quelque temps le silence; enfin il éleva la voix: «Seigneurs, je crois que cils qui ont esté nommés méritent d'avoir le gouvernement de la ville de Gand; mais je en sais un qui point n'y vise, n'y ni pense, et si il s'en vouloit ensoigner, il n'y auroit pas de plus propice, ni de meilleur nom: c'est Philippe d'Artevelde, qui fut tenu sur fonts, à Saint-Pierre de Gand, de la noble reine d'Angleterre, en ce temps que son père, Jacques d'Artevelde, séoit devant Tournay avec le roi d'Angleterre, le duc de Gueldre et le comte de Hainaut; lequel Jacques d'Artevelde gouverna la ville de Gand et le pays de Flandre si très bien que oncques puis ne fut si bien gouvernée, à ce que j'en ai ouï et ois encore recorder tous les jours; ni ne fut oncques depuis si bien gardée, ni tenue en droit que elle fut de son temps, car Flandre estoit toute perdue quand par son grand sens il la recouvra. Et sachez que nous devons mieux aimer les branches qui viennent de si vaillant homme que de nul autre.»—«Nous ne voulons autre, nous ne voulons autre!» s'écrièrent tous les bourgeois, pleins d'enthousiasme; et, sans tarder plus longtemps, ils se dirigèrent vers la maison de Philippe d'Artevelde, qu'ils honoraient beaucoup et qu'ils avaient même chargé, l'été précédent, du commandement de l'une de leurs armées. Le sire d'Herzeele, Pierre Van den Bossche, Pierre de Wintere et les doyens des métiers exposèrent à Philippe d'Artevelde quels étaient les vœux unanimes des habitants de Gand. Philippe d'Artevelde rappela tristement la mort de son père, victime de l'ingratitude de ses concitoyens, auxquels il avait rendu tant de services; mais Pierre Van den Bossche le rassura en lui disant que grâce à sa sagesse, «toutes gens se loueroient de lui.»—«Je ne le voulroie mie faire autrement,» répondit noblement Philippe d'Artevelde. Dès ce jour, il ne fut pas seulement premier capitaine de la ville de Gand, mais rewaert de Flandre, «et acquit en ce commencement grand'grâce, car il parloit à toutes gens qui à besogner à lui avoient, doucement et sagement, et tant fit que tous l'aimoient.» Avec Philippe d'Artevelde avaient été élus quatre autres capitaines de la ville de Gand: l'un était Pierre Van den Bossche; les autres se nommaient Rasse Van de Voorde, Jacques Derycke et Jean d'Heyst.
Le plus grand péril qui menaçât la liberté de Gand était la trahison des bourgeois favorables au comte. Simon Bette et Gilbert de Gruutere, revenant d'Harlebeke à Gand, y avaient trouvé le zèle de la commune ranimé par l'élection de Philippe d'Artevelde; cependant ils se persuadèrent qu'en portant des paroles de paix au milieu de ces populations décimées par une longue guerre, ils triompheraient de tous les obstacles, et ils se rendirent sans délai sur la place publique. Là, Gilbert de Gruutere vanta longuement la générosité de Louis de Male qui consentait à pardonner aux Gantois pourvu qu'ils lui livrassent deux cents de leurs concitoyens. Pierre Van den Bossche rejeta avec indignation cet avis, et mille voix s'élevèrent pour reprocher à Simon Bette et à Gilbert de Gruutere leurs complots, qui n'étaient plus ignorés. «Ils se découvrirent trop tôt à leurs amis,» dit Froissart. Simon Bette et Gilbert de Gruutere furent arrêtés par l'ordre du rewaert et conduits dans la salle des échevins. Le 2 février, Simon Bette fut décapité; deux jours après, Gilbert de Gruutere subit le même supplice. Avec eux périt un frère de Gilbert Mahieu.
Aussitôt après, Philippe d'Artevelde fit publier une ordonnance ainsi conçue:
Toutes les haines privées seront suspendues jusqu'au quatorzième jour qui suivra la conclusion de la paix avec le comte.
Celui qui commettra un homicide aura la tête tranchée. Les combats dans lesquels aucune blessure n'aura été faite seront punis d'une détention sévère de quarante jours dans la prison. Ceux qui blasphémeront dans les mauvais lieux, joueront aux dés ou ameuteront le peuple, subiront la même peine.
Chaque mois il sera rendu compte de l'emploi des deniers publics, et tous les bourgeois pourront assister à l'assemblée de la commune.
Tout habitant de Gand portera un gantelet blanc sur lequel seront écrits ces mots: «Dieu ayde!»