Ces mesures étaient insuffisantes: il fallait assurer l'approvisionnement de la ville de Grand. Barthélemi Coolman reçut le commandement d'une flotte destinée à aller chercher des vivres dans les ports de la Hollande et de la Zélande, tandis que François Ackerman se plaçait à la tête de trois mille hommes chargés de parcourir le pays dans le même but. Lorsque ces mesures eurent été adoptées, Philippe d'Artevelde exigea que tous les autres bourgeois et tous les corps de métiers reprissent paisiblement leurs occupations. En associant l'ordre à la liberté, il voulait renouveler cet admirable spectacle de l'histoire des communes flamandes: l'industrie florissant au sein de la guerre, comme l'alcyon bâtit son nid sur des flots soulevés par la tempête.

Le nom d'Artevelde reparaissant après quarante années d'agitations stériles semble le drapeau d'un nouveau mouvement qui assurera le triomphe des libertés communales. A peine quelques jours se sont-ils écoulés qu'Ackerman paraît aux portes de Bruxelles, où les bourgeois viennent lui apporter des vivres. Les habitants de Louvain lui font grand accueil; à Liége, il réunit en deux jours six cents chariots de blé. «Si cil pays, lui disaient les communes des bords de la Meuse, vous fût aussi prochain comme sont Brabant et Hainaut, vous fussiez autrement confortés de nous que vous n'êtes, car nous savons bien que tout ce que vous faites c'est sur votre bon droit et pour garder vos franchises.»

Vers la même époque, c'est-à-dire dans les derniers jours de février 1381 (v. st.), Paris se soulève contre les collecteurs des impôts réclamés par le duc d'Anjou. Les bourgeois, qui depuis longtemps ont préparé leurs armes et leurs chaînes, s'emparent de l'hôtel de ville et du Châtelet et poursuivent les fermiers des aides; mais un sage vieillard, l'avocat général Jean Desmarets, se fait porter en litière dans les rues de Paris: sa parole apaise le peuple qui le respecte, et, de concert avec l'évêque, l'université et les premiers bourgeois de la cité royale, il se rend à Vincennes, où les oncles du roi n'osent pas résister à ses représentations. La volonté de Charles V expirant sera respectée, toutes les franchises des Parisiens seront confirmées et les états généraux s'assembleront le 15 avril à Compiègne. Dans d'autres villes le même mouvement avait éclaté, et tous les historiens du temps l'expliquent par les relations étroites qui s'étaient établies entre les communes françaises et les communes flamandes.

Cependant la lutte recommença presque aussitôt. Les oncles du roi firent prévaloir de nouveau leur autorité à Paris, et lorsque les députés des trois ordres se réunirent à Compiègne, loin d'écouter leurs plaintes, on leur ordonna d'aller engager ceux dont ils étaient les mandataires à consentir au rétablissement des tailles.

En Flandre, Louis de Male multipliait ses efforts pour étouffer l'insurrection des Gantois. Deux de leurs troupes furent battues, à Seveneecken et près d'Audenarde; mais ce qu'ils redoutaient bien plus que le glaive des chevaliers leliaerts, c'était la famine. Tous les approvisionnements venus de Liége et du Brabant étaient épuisés, et les mesures prohibitives adoptées par Albert de Bavière ne permettaient point aux communes hollandaises et zélandaises, amies de la Flandre, de continuer à les renouveler; tous les greniers étaient vides. En vain Philippe d'Artevelde avait-il acheté, pour le distribuer au peuple, le blé déposé dans les abbayes et chez les plus riches bourgeois: la disette s'accroissait de jour en jour, et l'une des villes les plus prospères et les plus puissantes du monde se voyait réduite à envier le pain des serfs et des pauvres.

Philippe d'Artevelde, ému de ce triste spectacle, quitta Gand pour assister à des conférences qui s'ouvrirent à Tournay à l'époque où les états généraux s'assemblaient à Compiègne. Il demanda que le comte jurât de respecter la vie et les franchises des bourgeois de Gand, et se contentât de bannir ceux qu'il désignerait «à toujours, sans nul rappel, ni espérance de ravoir la ville, ni le pays.» Philippe d'Artevelde ne s'en exceptait point, car il se fût volontiers dévoué pour le salut de Gand; mais les conditions du comte étaient de plus en plus rigoureuses. Il exigeait que tous les habitants de Gand, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, vinssent au devant de lui jusqu'à Buscampveld, à mi-chemin de Bruges: ce n'était qu'alors qu'il devait se résoudre à les condamner ou à les pardonner. Le comte semblait d'ailleurs si irrité contre les Gantois qu'il avait mandé à tous les vassaux qu'il comptait dans le Hainaut de se trouver à Bruges le jour de la célèbre procession du Saint-Sang «pour détruire» les bourgeois de Gand. Il avait également fait part de son dessein aux bonnes villes de Flandre qui lui étaient restées fidèles.

Philippe d'Artevelde rentra à Gand le 29 avril 1382. Les bourgeois étaient accourus en foule au devant de lui pour l'interroger: «Ah! cher sire, réjouissez-nous, dites-nous comment vous avez exploité.» Mais Philippe d'Artevelde baissait la tête et gardait le silence; à peine une ou deux fois l'entendit-on répondre: «Retournez en vos hôtels, Dieu nous aidera; et demain, au matin à neuf heures, venez au marché du Vendredi, là orrez-vous toutes nouvelles.» Le même soir, Pierre Van den Bossche se rendit près du rewaert. «Dedans briefs jours, s'écria-t-il en apprenant la menaçante issue des conférences de Tournay, la ville de Gand sera la plus honorée ville des chrétiens ou la plus abattue.»

Le lendemain, à neuf heures, Philippe d'Artevelde, suivi des autres capitaines de Gand, paraissait au milieu du peuple assemblé. Lorsqu'il eut raconté que le comte voulait que tous les bourgeois se remissent en sa merci, et que ses conseillers n'avaient point caché qu'il se proposait d'en condamner le plus grand nombre, un profond gémissement s'échappa du sein de la foule agitée; mais le silence se rétablit presque aussitôt et Philippe d'Artevelde continua: «Bonnes gens de Gand, vous avez ouï ce que j'ai dit: si n'y vois d'autre remède ni porvéance nulle que brief conseil, car vous savez comme nous sommes estreints de vivres et il y a tels trente mille testes en cette ville qui ne mangèrent de pain, passé à quinze jours. Si nous faut faire de trois choses l'une: la première si est que nous nous enclouons en cette ville et enterrons toutes nos portes et nous confessions à nos loyaux pouvoirs et nous boutons ens ès églises et ès moûtiers, et là mourons confès et repentans comme martyrs de qui on ne veut avoir nulle pitié. En cel état, Dieu aura merci de nous et de nos âmes, et dira-t-on, partout où les nouvelles en seront ouïes et sçues, que nous sommes morts vaillamment et comme loyaux gens. Ou nous mettons tous en tel parti que, hommes, femmes et enfans, allons crier merci, les hars au col, nuds pieds et nuds chefs, à monseigneur de Flandre. Il n'a pas le cœur si dur, ni si hautain que quand il nous verra en tel état, que il ne se doie humilier et amollir et de son povre peuple il ne doie avoir merci; et je tout premier lui présenterai ma tête, et vueil bien mourir pour l'amour de ceux de Gand. Ou nous élisions en cette ville cinq ou six mille hommes des plus aidables et les mieux armés et le allons quérir hâtivement à Bruges et le combattre. Si nous sommes morts en ce voyage, ce sera honorablement; et aura Dieu pitié de nous et le monde aussi, et dira-t-on que vaillamment et loyaument nous avons soutenu et parmaintenu notre querelle. Et si en cette bataille Dieu a pitié de nous, qui anciennement mit puissance en la main de Judith qui occit Olofernes, nous serons le plus honoré peuple qui ait régné puis les Romains.» Cédant aux instances du peuple qui le pressait de faire connaître son avis, il se prononça pour le dernier parti, le seul qui, au-dessus de l'héroïsme du désespoir ou des tristes nécessités de la famine, plaçât l'espérance, quelque faible qu'elle pût être, d'un triomphe glorieux. «Nous le voulons ni autrement ne finirons,» répondirent unanimement les bourgeois.

Toutes les portes de la ville avaient aussitôt été fermées afin que la résolution des Gantois restât plus longtemps secrète. Les connétables des paroisses avaient choisi les hommes les plus robustes pour qu'ils prissent part à l'expédition, et l'on chargeait en même temps deux cents chariots de canons et d'autres machines destinées à lancer des projectiles; mais l'on en comptait à peine sept qui portassent des approvisionnements, c'est-à-dire quelques pains et deux tonneaux de vin, les seuls que l'on eût trouvés dans toute la ville de Gand. La famine avait fait des progrès si rapides que cinq mille hommes épuisés par les privations représentaient dans cette lutte suprême l'une des communes les plus populeuses de l'Europe, mais leur courage suppléait à leurs forces. Ils comprenaient qu'ils étaient les derniers dépositaires de l'honneur de leur patrie et du salut de leurs familles. Les prêtres avaient béni leur dévouement, et, prêts à quitter Gand, ils avaient entendu leurs concitoyens s'écrier: «N'ayez nulle espérance de retourner si ce n'est à votre honneur, car sitôt que orrons nouvelles si vous êtes morts ou déconfits, nous bouterons le feu en la ville et nous détruirons nous-mêmes ainsi que des gens désespérés.»

Les capitaines de Gand s'arrêtèrent le premier jour à Somerghem; le lendemain, ils poursuivirent leur marche vers Bruges, jusqu'à ce qu'arrivés près d'Oedelem, ils quittèrent tout à coup le chemin qu'ils avaient suivi pour se porter vers les vastes bruyères de Beverhoutsveld. Là, ils se construisirent des retranchements devant lesquels s'étendait une mare couverte de joncs et attendirent le retour des députés qu'ils avaient chargés de tenter une dernière démarche près du comte. Ainsi s'acheva la journée du 2 mai: les Gantois, réservant pour l'heure de la lutte les approvisionnements qu'ils avaient apportés de Gand, n'avaient vécu depuis leur départ que de ce qu'ils avaient trouvé dans les campagnes et dans les villages.