Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était, disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre, abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray, de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon, s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni avait autrefois été le théâtre.

Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le vœu qu'un concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le dernier vœu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus, pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes? Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.»

Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En 1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas, était la Rome du Nord.

La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre: «Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là, illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque, aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes qui trouvent de si puissants protecteurs!»

Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre, moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme.

Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de 1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière, reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent; le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne.

Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion, lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.»

Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments. Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable signe de la colère du ciel.

La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le rewaert de Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés mystères.

Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie?