Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants. Le fratricide Bajazet, surnommé l'Eclair par les historiens ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli, Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté, avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de saint Pierre.
Le roi de Hongrie, dont les Etats formaient depuis longtemps la barrière de la chrétienté, avait adressé à Charles VI les lettres les plus pressantes pour lui faire connaître les périls dont il était menacé; c'était de l'avis du duc de Bourgogne que cette démarche avait eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi; il semblait qu'il eût recueilli avec l'héritage de la Flandre la noble mission de s'opposer aux progrès des infidèles et le droit de rallier sous la bannière de l'un des princes de sa maison tous les barons et tous les chevaliers des royaumes de l'Occident.
Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc, avait vingt-cinq ans; si son père unissait une incontestable habileté et un grand courage à ce faste qui éblouit le peuple, il ne possédait aucune de ces qualités: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte inertie. Les chroniqueurs nous le représentent d'un caractère sombre; sa taille était difforme; sa physionomie muette et glacée ne s'éclairait jamais. Le moment était arrivé où il devenait nécessaire qu'il s'initiât aux épreuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et Guillaume de la Trémouille et d'autres chevaliers exposèrent au duc de Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une expédition dirigée contre les infidèles. Philippe le Hardi applaudit à ce projet, qui fut approuvé par Charles VI, et bientôt l'on raconta de toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et délivrer ensuite Jérusalem et le Saint-Sépulcre.
On s'occupait déjà activement des préparatifs de la croisade. Une foule de chevaliers avaient réclamé l'honneur d'y prendre part. L'un des plus fameux était le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait choisi pour que le comte de Nevers se laissât guider par ses conseils. On remarquait aussi parmi les barons français le comte d'Eu, que l'influence du duc de Bourgogne avait élevé à la dignité de connétable après la disgrâce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'était surtout parmi les chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zèle pour les expéditions d'outre-mer, que le duc avait trouvé le plus grand enthousiasme pour la croisade.
Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux qui étaient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une armée qui, d'après les témoignages les plus exacts, n'était en ce moment que de mille chevaliers, de mille écuyers et de quatre mille sergents. Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y retrouver les traces des héros de la première croisade, les hommes d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs désordres, les bandes indisciplinées qui avaient suivi Pierre l'Ermite.
Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait à Bude Jean de Nevers dont l'armée, jointe à la sienne, s'élevait, selon un récit probablement exagéré, à plus de cent mille chevaux, en y comprenant les Allemands et les milices réunies par l'ordre Teutonique et l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la Servie, le comte de Nevers s'avança vers la Valachie. Les croisés d'Occident employèrent huit jours à passer le Danube; dès qu'ils eurent touché la rive opposée, Jean de Nevers se fit armer chevalier, et trois cents jeunes écuyers imitèrent son exemple. Ils retrouvèrent les Hongrois qui s'étaient déjà emparés de Widin et d'Orsowa, devant les remparts de Nicopoli qui furent aussitôt étroitement bloqués de toutes parts.
Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres du règne d'Amurath Ier, n'était point une ville plus ancienne que Widin ou Orsowa. Elle avait emprunté son nom à une cité voisine qui n'était plus connue que sous la dénomination barbare de Trinovi; mais ce nom même de Nicopoli, ce nom de ville de la victoire qu'Auguste avait donné à une autre ville grecque après la bataille d'Actium, eût été d'un heureux augure pour les chevaliers chrétiens, s'ils avaient pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, était cette capitale de l'empire de Joanince, où l'empereur Baudouin de Flandre avait péri chargé de chaînes, après une défaite qu'il avait méritée par son imprudence.
Le siége se prolongeait: les croisés avaient dressé leurs tentes dans une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart passaient leurs journées au milieu des jeux et des banquets; quelques-uns seulement déploraient cette honteuse inertie qui, sur les frontières mêmes des infidèles, paraissait déjà énerver toutes les forces des chrétiens. Le sire de Coucy déclara le premier que la croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq cents lances et autant d'arbalétriers à cheval, il alla, guidé par quelques chevaliers hongrois, reconnaître le pays.
Peu de jours s'écoulèrent avant que ses chevaucheurs lui annonçassent que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hâta de choisir une bonne position au milieu d'une forêt, et envoya en avant une centaine de lances pour attirer les Turcs dans les embûches qu'il avait habilement préparées. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Turcs, s'étant élancés en désordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout à coup entourés par les croisés qui les dispersèrent et en firent un terrible carnage. Pas un seul ne fut reçu à merci, car les vainqueurs ne prévoyaient point à quoi pourrait leur servir un exemple de clémence.
La ville de Nicopoli était près de capituler, mais déjà l'armée de Bajazet s'avançait, se déployant sur une largeur de près d'une lieue. Huit mille Turcs la précédaient; selon l'ordre qu'ils avaient reçu, dès que les chrétiens les attaqueraient, ils devaient, par une manœuvre semblable à celle du sire de Coucy, se retirer au centre de l'armée qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper les assaillants: «Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est terrible,» s'était écrié Bajazet.