A la même époque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement dans les affaires d'Allemagne. Les électeurs avaient déposé Wenceslas de Bohême: ils désignèrent pour son successeur un prince allié et tout dévoué à Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri s'étaient réconciliés pour combattre le duc d'Orléans qui soutenait Wenceslas, et, grâce à leur influence, des ambassadeurs français allèrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavière. La haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orléans devint bientôt si vive qu'ils réunirent leurs hommes d'armes autour de Paris pour se combattre, et ce fut à grand'peine qu'on parvint à les empêcher de livrer la France à une guerre civile.

Encouragé par ces succès, Philippe le Hardi essaye d'étendre une domination plus sévère sur la Flandre, en défendant que l'on se rende à Rome au grand jubilé de 1400; mais le peuple, de plus en plus hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, résidence de l'évêque clémentin, le châtiment de ces persécutions et refuse de s'y soumettre.

On voit bientôt après les communes flamandes envoyer à Lelinghen des députés qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec les ambassadeurs anglais, et au mois d'août 1403, on y signe une convention qui assure la liberté de la navigation aux navires flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas osé s'opposer à ces négociations. Il les avait même fait approuver par le roi de France dans une charte où il rappelait, en citant les célèbres déclarations de Philippe de Valois, que ses prédécesseurs avaient également reconnu la neutralité commerciale de la Flandre dans les guerres de la France et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiéter les pêcheurs anglais qui se rendront sur les côtes de Flandre. Mais il suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part à la conclusion d'un traité définitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre pour que les envoyés de Henri IV élèvent des prétentions inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux français abordent dans les ports de Flandre, on en arrête les matelots comme pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont été bannis à cause de leur dévouement aux Anglais, et que l'on démolisse les fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne persistait à ne vouloir nommer Henri IV que «celui qui se dit roi d'Angleterre,» et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement: «Il n'a pas esté veu communément, disaient-ils, que ès cas qui désirent nourricement d'amour et traictié de pais et concorde, l'on ait usé de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a donné.»

Les négociations venaient d'être rompues lorsque le duc de Bourgogne quitta Paris pour aller recevoir à Bruxelles le gouvernement du Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la transmission à Antoine, le second de ses fils. Cependant dès qu'il y fut arrivé, il éprouva les premières atteintes du mal qui devait le conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus grave, et il résolut de se faire transporter dans la litière de la duchesse de Bourgogne jusqu'à la petite ville de Halle, il voulait y implorer le rétablissement de sa santé à l'autel de Notre-Dame, où l'on vénérait une pieuse image qui avait autrefois appartenu à sainte Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exauça point ses prières et il y rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404.

Le règne de Philippe le Hardi avait inauguré en Flandre la domination des ducs de Bourgogne; mais il avait à peine ouvert la longue carrière réservée à ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en était presque aucun qui eût réussi; il laissait en France son influence douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes s'efforçaient de retrouver leur prospérité, source féconde de leur puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de Bourgogne d'impôts si ignominieux et appauvrir la France par tant de folles dépenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient, expirait pauvre, abandonnant, chargé de dettes énormes, le plus riche héritage du monde. Ce prince, qui dès le lendemain de ses noces était réduit à emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture en gage au duc de Bourbon et à Gui de la Trémouille pour soixante livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trésor, où s'était englouti tant d'argent enlevé aux nobles, aux marchands et aux bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsèques. Il fallut lever six mille écus d'or pour transporter à Dijon les restes du duc, enveloppé, par expiation et par pénitence, dans une humble robe de chartreux, et lorsqu'on s'arrêta à Arras, pour y célébrer solennellement les offices funèbres, une dernière cérémonie y rappela, pour la condamner, sa fastueuse prodigalité: «Là, dit Monstrelet, renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles, pour le doute qu'elle ne trouvât trop grands debtes, en mettant sur sa représentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda un instrument à un notaire public qui estoit là présent.»

Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape d'Avignon, Benoît XIII, apportèrent en Flandre des lettres adressées à Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les termes étaient si étranges, qu'il ne put croire à leur authenticité que lorsque le pape eut consenti à y faire apposer son scel de plomb. Par la première, Benoît XIII, cédant à l'influence du duc d'Orléans, invitait le duc de Bourgogne à ne plus chercher à intervenir dans le gouvernement du royaume, et à en laisser tous les soins au frère de Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. «Du contenu d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles.» Quoi qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immédiatement ses conseillers: il leur annonça brièvement qu'il avait résolu de faire mourir l'unique frère du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orléans; selon d'autres, il lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspirée la beauté de Marguerite de Bavière.

Le duc de Bourgogne s'était hâté d'envoyer les bulles pontificales à sa mère, qui les transmit, à Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite de Male avait déjà déclaré qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre en Flandre, soit qu'elle y fût appelée par un débarquement des Anglais dans l'île de Cadzand, soit qu'elle se proposât de convoquer les représentants des villes dont elle était restée souveraine, pour les appeler à soutenir ses querelles domestiques, dût-elle conduire les vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, à Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en avait exprimé le vœu, près de son père, dans l'église de Saint-Pierre de Lille.

LIVRE QUINZIÈME
1404-1419.

Jean sans Peur.
Tendance des communes à reconstituer la nationalité flamande.
Combats, crimes et intrigues.