Les chevaliers qui avaient accompagné Jean de Nevers en Orient «racontoient communément qu'il y eut un Sarrasin, négromancien, devin ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taillé de faire mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne sçauroient faire.»

La défaite de Poitiers avait répandu sur toute la vie de Philippe le Hardi une auréole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils sombre et haineux. Si l'on en croit le témoignage d'un vieux chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait, à l'époque de la mort de Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orléans; cependant l'un de ses conseillers lui représenta «que son premier soin devait être de se concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui serait aisé d'y parvenir en faisant répandre le bruit qu'il voyait avec douleur les bourgeois écrasés par des impôts si multipliés et qu'il était prêt à s'opposer de toutes ses forces aux mesures oppressives du duc d'Orléans, afin que la France recouvrât ses anciennes franchises.»

Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment où il faisait de loin espérer à la France le rétablissement de ses libertés, la Flandre, soumise à son autorité immédiate, se leva et lui demanda de proclamer et de sanctionner les siennes.

Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il trouva à Menin les députés des bonnes villes. Ils étaient bien moins chargés de le féliciter sur son avénement que de lui exprimer les griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc Philippe n'avait point habité la Flandre, et de ce qu'il avait réduit à la détresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec l'Angleterre. La réponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est toujours la parole des princes le premier jour de leur règne: il leur promit qu'il maintiendrait leurs priviléges et qu'il s'efforcerait d'assurer leur neutralité commerciale; puis il les suivit à Gand, où son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi après les fêtes de Pâques.

Le 20 avril 1405, le duc s'était arrêté à Zwinarde; le lendemain, il se présenta, vêtu de deuil et accompagné d'un grand nombre de chevaliers, aux portes de Gand, où le reçurent les échevins, les métiers et les corporations; et après avoir assisté à la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'église de Saint-Jean, où il prêta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir les priviléges et les franchises de la ville de Gand, de protéger les veuves et les orphelins, de rendre justice à tous, pauvres et riches, «et généralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de Flandres est tenu de faire.»

Dès que le duc fut entré dans l'hôtel de Ten Walle, les députés des quatre membres de Flandre, c'est-à-dire des trois bonnes villes et du Franc, obtinrent qu'il leur fût permis de lui exposer leurs requêtes; c'étaient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte, Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Liévin de Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke, Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken. Liévin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'étaient point étrangers à la famille de Jacques d'Artevelde, et l'hôtel de Ten Walle, où les députés de Gand venaient revendiquer leurs anciennes franchises, avait appartenu au rewaert de Flandre, Simon de Mirabel.

La première requête avait pour but d'engager le duc à résider en Flandre et à y laisser, s'il était forcé de s'éloigner, la duchesse munie de ses pleins pouvoirs, «vu les grands dommages qui avaient résulté pour le pays de l'absence du prince à diverses époques.»

Le duc fit répondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il était appelé ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil connaissant les besoins du pays.

Dans leur seconde requête, les députés des quatre membres priaient le duc de conserver à la Flandre les priviléges, libertés, usages et coutumes dont elle jouissait avant l'avénement de Philippe le Hardi. Ils réclamaient pour les villes le droit de n'être gouvernées que par leurs échevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers du duc fussent traitées en flamand et de la même manière que sous leurs anciens comtes.

Le duc y consentit, et peu après il ordonna que la cour supérieure de justice établie à Lille par Philippe le Hardi fût transférée à Audenarde.