C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand, toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son manifeste contre les Anglais de Calais.

Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines, souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume, désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin, il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres, veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire; mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.»

A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»

Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs biens.»

Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous, et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de machines et d'habillements de guerre.

Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants, retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.

Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.

Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove, de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix. Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route, et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel à Looberghe.

Le 11 juin, le duc de Bourgogne réunissait également à Bruges les milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg, d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede, d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg. Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti leliaert ou bourguignon, qui ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du Franc, profondément séparées des villes par leurs mœurs, pouvaient du moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines, s'étaient également mises en marche.

Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour chanter les heures de la nuit et du jour.»