Qui m'ostera de ce tourment
Il m'achetera plainement...
Tout sien serai sans changement.
Philippe recourut à la générosité des bonnes villes de Flandre en leur laissant entrevoir la préoccupation d'un grand intérêt politique, et elles consentirent, à sa prière, à offrir un subside pécuniaire à ce prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois accusé de vouloir livrer la Flandre à la torche des incendiaires.
Charles VII n'ignora pas les négociations dirigées contre lui, et, avant qu'elles fussent terminées, sa résolution de donner de nouveaux capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit éclater ce complot avorté qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entraîna si imprudemment le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois et le Dauphin lui-même, que Philippe fut obligé de désavouer cette folle tentative d'un prince allié à sa maison.
Le duc d'Orléans avait quitté Londres vers les premiers jours de novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines; le duc Philippe s'y rendit également et lui fit grand accueil. De Gravelines, ils allèrent ensemble à Saint-Omer où ils logèrent à l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours après leur arrivée, le duc d'Orléans jura solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée, d'observer le traité d'Arras. Le comte de Dunois prêta le même serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la France il semblât d'abord hésiter. Aussitôt après l'archevêque de Narbonne fiança le duc d'Orléans à Mademoiselle de Clèves: mais la célébration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-André. Le duc Philippe voulait que la cérémonie eût lieu avec pompe. Il conduisit lui-même sa nièce à l'autel. Le duc d'Orléans accompagnait la duchesse Isabelle; à leur suite marchaient les comtes d'Eu, de Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants seigneurs. Après la cérémonie, il y eut des banquets et des joutes. Les deux princes rivalisaient de générosité, et, selon la coutume, les hérauts d'armes qui en avaient reçu des témoignages les proclamaient à haute voix en criant: «Largesse! largesse!»
Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orléans en signe «de fraternel amour,» et afin que rien ne manquât à l'alliance politique qui se cachait sous les apparences de la fraternité chevaleresque, les nouveaux chevaliers que l'on élut aussitôt après furent les ducs de Bretagne et d'Alençon, ces autres chefs de la conjuration une fois étouffée, mais prête à renaître, qui menaçait la royauté française.
Pendant ces fêtes, les députés de Bruges vinrent presser le duc de calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc d'Orléans appuya leurs prières. Philippe, qui dans ces circonstances importantes désirait plus que jamais la paix de la Flandre, résolut de se montrer clément et leur promit d'accéder à leurs désirs: en effet, il partit peu de jours après pour Damme avec le duc d'Orléans et toute sa cour.
Le 11 décembre, les magistrats, les doyens des métiers et les plus notables bourgeois s'avancèrent hors la porte de Sainte-Croix jusqu'aux limites du Franc. Aussitôt que le duc parut, ils s'agenouillèrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et crièrent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence: cependant la duchesse d'Orléans l'ayant supplié d'oublier toutes leurs anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au sire de Commines. Philippe se souvenait peut-être du 22 mai 1437. Il déclara néanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils s'étaient jamais rendus coupables vis-à-vis de lui et qu'il se reposait en leur fidélité: un peu plus loin, les abbés de Ter Doest, d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le Te Deum laudamus. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut là que le bailli Jean de Baenst lui présenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se placer au milieu des marchands étrangers qui étalaient de magnifiques costumes de satin, de damas et d'écarlate. Ici l'aigle impériale annonçait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de Florence, de Gênes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'éclatant écusson.
Toutes les maisons étaient tendues de somptueuses tapisseries et d'étoffes précieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe et des échafauds où des personnages muets figuraient quelque allégorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une forêt, et saint Jean-Baptiste qui portait ces mots écrits sur sa poitrine: Ego vox clamantis in deserto: parate viam Domini. «Je suis la voix qui retentit dans le désert; préparez la voie du Seigneur!» ce qui était une allusion à l'entrée du duc Philippe. Plus loin la représentation des misères de Job reproduisait les calamités qui avaient affligé les Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophètes. Le premier disait: «Ton peuple se réjouira en toi!» le second: «Le prince de Dieu est au milieu de nous;» le troisième: «Venons et retournons vers notre Seigneur;» le quatrième ajoutait: «Il faut faire tout ce que le Seigneur nous a dit.» Le dévouement des Brugeois n'était pas moins grand que leur disposition à l'obéissance, s'il faut en juger par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer. L'histoire d'Esther et d'Assuérus retraçait la médiation de la duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblèmes exprimaient les mêmes sentiments.