Jean Van Eyck devait son nom à la ville de Maeseyck, où il était né; il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville qui était devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul qu'il ne nous ait pas fait connaître. Jean Van Eyck, aussi bien que Jean Memling, s'isola dans sa supériorité. Van Eyck et Memling, sans ancêtres, sans postérité connue, semblent n'avoir existé que par eux-mêmes, et n'avoir vécu que dans les œuvres qu'ils nous ont laissées: caractère commun dans tous les temps à la plupart des grands hommes. Moins on aperçoit les liens qui les attachent à la terre, plus ils s'élèvent vers ces régions sacrées du ciel que devine l'œil de leur génie.
Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller se fixer dans la grande cité de Liége, dont Maeseyck relevait. Les pompes sacerdotales de la métropole ecclésiastique des Pays-Bas, fille aînée de Rome, furent l'école où il puisa ses inspirations; ce fut dans les riches églises élevées par l'évêque Notger dans la vallée de la Legia, aux lieux mêmes où saint Lambert tomba frappé par le frère d'Alpaïde, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour l'Adoration de l'Agneau mystique. La renommée de Jean Van Eyck était devenue si grande, que l'évêque de Liége le choisit pour son peintre. Cet évêque était un prince de la maison de Bavière, associé à toutes les luttes sanglantes du quinzième siècle, le célèbre Jean sans Pitié. Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entière à soutenir les ducs de Bourgogne de la hache et de l'épée; mais il répara ses torts en leur léguant, avant de mourir, avec tous ses droits héréditaires, le soin de protéger Jean Van Eyck. Dès ce moment l'art, placé sur un théâtre plus élevé, partagea, vis-à-vis de toutes les nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de Bourgogne exerçait sans contestation dans l'ordre politique.
Si Memling, venu quelques années plus tard, eut le malheur d'apparaître à une époque d'anarchie et de désorganisation; si toute sa biographie se réduit à une fabuleuse légende qui le montre confondu parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins obscurs d'un hôpital qui, en offrant un asile à sa misère, mérita de devenir le dépositaire de ses titres à la gloire, la carrière de Jean Van Eyck fut toute différente: comblé des bienfaits du duc Philippe, et surtout de ceux de l'infortunée duchesse de Bourgogne Michelle de France, consulté, peut-être en 1436, par le bon et savant roi René de Provence, alors prisonnier à Lille, il fut le père, non-seulement de l'école flamande, mais aussi de toutes les écoles fameuses qui rivalisèrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses élèves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin Schœngauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine les révèle au roi Alphonse de Naples et aux Vénitiens étonnés, qui écrivent sur son tombeau: Splendorem et perpetuitatem primus Italicæ picturæ contulit.
Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de Jean de Bruges, des artistes flamands sont reçus avec enthousiasme à Gênes et à Florence; Juste de Gand est préféré à tous ses émules dans une ville d'Italie, distinguée par le culte des arts, où un prince et un poète s'unissent dans leur hommage au génie de Jean Van Eyck: le prince, en faisant venir de Flandre, à grands frais, un de ses tableaux; le poète, en célébrant l'éclat de son pinceau dans ses vers:
A Brugia, fu tra gli altri più lodato
Il gran Joannes...
Della cui arte e sommo magistero
Di colorire furno si excellenti
Che han superato spesse volte il vero.
«A Bruges, le plus célèbre de tous fut le grand Jean, qui excellait à un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que souvent il s'éleva même au-dessus de la vérité.»