Cette ville était Urbin; ce prince s'appelait Frédéric, et appartenait à la famille des Ubaldini; ce poète se nommait Giovanni Santi. Il ne faut plus s'étonner de trouver à Urbin, dans la maison même de Giovanni Santi, le berceau de Raphaël: le sacerdoce de l'art ne devait pas s'interrompre.

LIVRE DIX-SEPTIÈME.
1445-1453.

Insurrection des Gantois.
Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele.
Bataille de Gavre.

Le duc de Bourgogne venait de tenir à Gand, au mois de décembre 1445, le septième chapitre de la Toison d'or, où le duc d'Orléans s'était rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, était arrivé en Flandre pour y chercher des aventures. Il portait à la jambe gauche un petit cercle de fer, soutenu par une chaîne d'or. Sous l'écusson de ses armes on lisait: «Qui a belle dame, la garde bien.» Les chevaliers de la cour du duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour mystérieux qui recherchait la gloire des armes et tous réclamèrent l'honneur de le défier.

Celui que le duc choisit entre eux, et à qui il se proposa lui-même comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt-quatre ans, Jacques de Lalaing. Son père appartenait à l'une des plus illustres maisons du Hainaut: sa mère était fille du sire de Créquy. Le chroniqueur qui écrivit sa vie retrace longuement les soins dont on entoura les premières années du jeune banneret, qui mérita plus tard d'être surnommé «le bon chevalier.» Jusqu'à l'âge de sept ans on le laissa aux mains des femmes, mais lorsque «le père, qui estoit sage et prudent, regarda qu'il estoit en bon âge pour l'endoctriner et faire apprendre, l'enfant fut baillé à un clerc pour l'enseigner, lequel, en assez bref terme, le rendit expert et habile de bien sçavoir parler, entendre et écrire en latin et en françois; de sçavoir deviser de chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'échecs, de tables et de tous autres ébattements que noble homme devoit savoir, il estoit instruit et appris plus que nul homme de son âge; car, à la vérité dire, Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié.» A la cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers vantaient son adresse à manier les armes; les dames admiraient sa beauté, et «assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs maris ou amis eussent été semblables à lui.»

La lice était préparée sur le marché de la Poissonnerie, près de l'ancien château des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers on avait élevé un vaste échafaud, orné avec une rare magnificence, où le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orléans, le comte de Charolais et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon de soie verte et blanche du côté de la Lys. Jacques de Lalaing arriva du côté opposé. Le premier jour était consacré aux armes à cheval: elles durèrent jusqu'à la nuit, «et à la vérité tous ceux qui les virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures atteintes.»

Le lendemain fut le jour du combat à pied. Jean de Bonifazio sortit de son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par le duc Philippe; de la même main à laquelle était attaché son bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe aux deux extrémités; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ôter son bassinet et marchait le front découvert.

La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se les jetèrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de sa hache, les coups qui lui étaient portés; deux fois celle du sire de Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de Lalaing: au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les chevaliers.

A cette joute succéda un combat d'une nature toute différente: on amena dans l'arène un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui étaient restés étrangers aux passes d'armes s'empressèrent à ce spectacle. Tous leurs vœux appelaient le triomphe du lion; mais à leur grand étonnement, le taureau le perça de ses cornes et le lança mort aux pieds des spectateurs: triste présage, dit un historien, parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, où ils ne devaient succomber qu'après avoir versé le sang de ce jeune sire de Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage.