Si la maison de Bourgogne se trouvait à l'apogée de sa puissance, celle de la ville de Gand était également plus grande que jamais. Jacques d'Artevelde lui-même ne l'avait pas portée si haut, et il semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle représentât toute la Flandre: «La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.»
Le duc voyait avec jalousie le développement rapide de cette cité si indépendante et si fière, qui, la première, l'avait abandonné au siége de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti à trahir la cause des Brugeois qu'en le forçant à s'humilier devant elle.
En 1445, le duc avait enlevé à Gand le grand conseil de Flandre pour le fixer à Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il devait encore ménager à cette époque, l'avaient réduit à l'y rétablir; plus puissant en 1445, il l'avait transféré à Ypres et de là à Termonde.
Cependant la pénurie du trésor, épuisé chaque jour par de nouvelles dépenses, obligea deux ans plus tard le duc à se rapprocher des Gantois. Il avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, désarmée par les malheurs de ses dissensions civiles, l'avait silencieusement acceptée en 1439; les Yprois semblaient disposés à la subir. Il ne restait plus qu'à décider les bourgeois de Gand à imiter leur exemple. Le duc convoqua l'assemblée de la collace et s'y rendit lui-même, espérant que par de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il désirait des bourgeois:
«Mes bons et fidèles amis, leur dit-il, vous savez tous que dès mon enfance j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pourquoi je vous ai toujours aimés plus que les habitants de toutes mes autres villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de vous accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc pouvoir espérer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon père à l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus; ses joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une vengeance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi qu'au moment même où les combats se poursuivaient le plus vivement en France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de Flandre, prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zélande et en Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saluts d'or que j'eus grand'peine à trouver. N'ai-je pas dû également défendre contre les habitants de Liége mon comté de Namur, qui est sorti du sein de la Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que je m'impose chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem et l'entretien du Saint Sépulcre? Il est vrai que, cédant aux exhortations du pape et du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux calamités que multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père et me réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je considérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets, pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il était urgent de rétablir l'ordre de la justice dans l'administration; mais les choses se sont passées comme si la guerre n'avait point cessé; toutes mes frontières ont continué à être menacées, et je me suis trouvé de plus obligé de faire valoir mes droits sur le pays de Luxembourg, si utile à la défense de mes autres pays, notamment à celle du Brabant et de la Flandre.
«C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dépenses se sont accrues; toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est plus triste, c'est que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir payer les taxes et à s'émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les recettes sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues par héritage, car toutes sont également appauvries.
«Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et aventurer ma propre personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient devenus indispensables.»
Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda instamment qu'un droit de trois sous fût établi sur chaque mesure de sel pendant douze années. Il s'engageait, moyennant cette taxe, à supprimer toutes les subventions qui lui avaient été accordées et à jurer et à faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus réclamé tant que durerait la gabelle du sel. «Sachez, dit-il en terminant, que lors même que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays fussent d'un avis différent pour que je m'empressasse d'y renoncer, car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de charges qu'aucun autre de mes pays.»
Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussèrent la gabelle sur le sel. Philippe, irrité, sortit de cette ville de Gand qu'il avait autrefois comblée de ses bienfaits pour l'opposer à la cité rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il croyait que son absence serait une leçon pour la commune mécontente, et que son autorité, vue de loin à travers l'horizon d'une forêt de lances, paraîtrait plus redoutable et plus menaçante; mais les Gantois ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que le duc Philippe était mort le jour où il avait quitté la Flandre, et le sentiment de leurs droits et de leurs priviléges se fortifia de tout ce que semblait leur abandonner l'autorité du prince.
Trois années s'étaient écoulées depuis que le duc avait déclaré qu'il ne rentrerait point à Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du sel. Philippe, après avoir introduit des réformes importantes dans l'administration de son duché de Bourgogne, était retourné à Bruges, et ses courtisans lui avaient aisément persuadé que cette résistance à ce qui paraissait odieux et illégal était moins due aux sentiments énergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le même langage à Louis de Male, en accusant Jean Yoens.