Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu. Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste colère de son père, voyait inutilement ses sœurs intercéder pour elle et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait, car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris, déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio, qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.
Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés, les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives. Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer, avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois, repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des communes flamandes.
Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques, une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes, nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression. L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke, Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard Van Botelaere.
Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers forains, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce, accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige, obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise, dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir, comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait et ordonné trois hoftmans, lesquelz se font seigneurs de la ville, exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne dire que à la voulenté desdits hoftmans et de leurs satellites, complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines, dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize, lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy, ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores; mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies, cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince, et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance, obéissance et humilité envers nous.»
La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union.
Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage de son amour, sa paix aux hommes.
Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin, son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie, petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.»
Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne, entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre, ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple. Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal et le fatal dénoûment.
Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent l'y rejoindre.
L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris, quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la rejeta hors de la ville (13 avril 1452).