Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants. Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre leurs ennemis.

Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les vaillants ne les povoient «rassurer.»

Tandis que ceci se passait, Jacques de Lalaing réunissait ses hommes d'armes. Il avait traversé la Durme avec sept des siens seulement, laissant à quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un héraut d'armes lui annonça que les Gantois avaient reparu pour lui couper la retraite, et que le bâtard de Renty s'était enfui sans l'attendre. Le danger était grand. Jacques de Lalaing mit pied à terre et déploya tant de courage qu'il parvint à arrêter presque seul la multitude des assaillants, jusqu'à ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur héroïque du jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui étaient entrés à Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452).

Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitôt son conseil. On y résolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un mois de solde à quiconque prendrait les armes. En même temps il fut arrêté qu'on tenterait une autre expédition pour laquelle on réunirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy et Jacques de Lalaing étaient les chefs de l'avant-garde; à leur suite marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognées, de pelles et de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fossés. Les sires de Lannoy et de Hornes étaient chargés du soin de les soutenir. Morelet de Renty avait conservé le commandement des archers. Le comte de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrière-garde devait obéir à Jean de Croy.

Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes avaient à peine traversé le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais le duc se rendit lui-même sur les lieux, et fit si bien qu'en moins d'une heure il fut rétabli. L'armée bourguignonne put continuer sa marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'où elle devait se rendre à Lokeren pour y venger sa première défaite. Elle était encore à quelque distance des retranchements des Gantois quand des chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier héraut d'armes du duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'armée: «S'il est, s'écria-t-il, quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le conduirai devant les ennemis.» Selon l'usage de ces temps, on croyait qu'après un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tôt que l'on en était digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs chevaliers, qui à leur tour conférèrent à leurs compagnons l'ordre de chevalerie: c'étaient, entre autres, Adolphe de Clèves, le bâtard Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin, d'Oignies, d'Humbercourt, de Châlons, de la Trémouille. Ils rivalisèrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opiniâtre et acharnée. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang jusqu'à ce que toute l'armée, guidée par le comte de Saint-Pol, eût rejoint l'avant-garde. La supériorité du nombre décida la victoire, et bientôt les Gantois se virent réduits à regagner leurs retranchements, dont les fossés arrêtèrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils pussent se retirer sans être inquiétés. Les hommes d'armes du duc les poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken qu'ils livrèrent aux flammes (23 mai 1452).

Ce succès semblait devoir les conduire à Lokeren, quand ils virent se présenter à leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux que celui qu'ils avaient déjà combattu, marchait aussi au devant d'eux en bon ordre et bannières déployées. On se trouvait dans de vastes bruyères coupées de fossés. Les hommes d'armes bourguignons y cherchèrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les fossés étaient absolument inabordables: à gauche, on ne pouvait les franchir qu'à pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent à faire passer leurs chevaux et les lancèrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les attaquaient par derrière. Les difficultés du terrain facilitèrent la retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs compagnons sur le champ du combat, leur mort intrépide égala du moins leur résistance à une victoire, car l'armée du duc, affaiblie par ses pertes, effrayée des tintements du tocsin qui résonnaient au loin, s'arrêta et retourna à Termonde livrer au bourreau quelques prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452).

Que se passait-il au même moment au sud de Gand? Qu'était devenue l'expédition du comte d'Étampes, entreprise simultanément avec celle du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grâce à cette tactique habile, un succès plus décisif? L'ordre du récit nous conduit à de nouveaux combats, et quels qu'en doivent être les résultats, il est trop aisé de prévoir que nous verrons s'y associer d'autres scènes de pillage et de dévastation.

Le comte d'Etampes s'était dirigé d'Audenarde vers Harlebeke pour faire lever le siége du château d'Ingelmunster que bloquaient quelques Gantois. Il y réussit aisément, et ce fut en chassant devant lui toutes les troupes gantoises qui étendaient leurs excursions jusqu'à Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele.

Nevele était un gros bourg entouré de fossés. Les Gantois, commandés par Jean de Vos y avaient élevé un fort retranchement, et, comme si ces précautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper toutes les routes environnantes et avaient placé dans les blés des pieux destinés à arrêter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquiéta peu de ces préparatifs. Son armée était fort nombreuse, puisque les chroniques flamandes l'évaluent à huit mille chevaux; il avait d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrépides chevaliers qui avaient délivré Audenarde. Le bâtard Antoine de Bourgogne commandait l'avant-garde; le sire de Saveuse éclairait la marche de l'armée. Elle se porta immédiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui s'attendaient peu à cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons, protégés par les traits des archers, s'emparèrent facilement des retranchements qu'ils rencontrèrent. A peine les Gantois eurent-ils le temps de se replier au delà de Nevele, se défendant toutefois si courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer.

Nous retrouvons à la prise de Nevele toutes les circonstances de la prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui était resté hors du bourg de Nevele, avait donné l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves chevaliers de l'armée et la plupart des hommes d'armes s'empressèrent d'obéir et s'éloignèrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient pas suivis ne songeaient qu'à piller, lorsque des renforts importants arrivèrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au même moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se passait, se réunirent au son du tocsin et marchèrent vers Nevele en poussant de grands cris. Le sire de Hérimès, qui occupait le bourg, les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les barrières et s'avança imprudemment pour combattre. Les Gantois, un instant ébranlés par le choc des Picards, les forcèrent bientôt à reculer jusqu'au pont, et là toute résistance cessa. Le sire de Hérimès, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de l'armée du duc, tomba sous leurs coups; avec lui périrent des chevaliers de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Picardie, qui étaient venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrés de quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pénétraient déjà dans Nevele et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient à leurs regards. Le comte d'Etampes pâlit en apprenant ce désastre. Il fit appeler Simon de Lalaing, à qui il avait confié sa bannière, et lui demanda conseil. «Monseigneur, lui répondit le sire de Lalaing, il convient sans plus tarder que tantôt et incontinent cette ville soit reconquise sur ces vilains; car si on attend à les assaillir, je fais doute que tantôt qu'il sera sçu par le pays, les paysans s'élèveront de tous côtés et viendront secourir leurs gens.» Le comte d'Etampes approuva cet avis et ordonna que chacun mît pied à terre pour attaquer les Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le désir de réparer une défaite encourageait les uns; celui de conserver leur avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux Bourguignons, le bâtard de Bourgogne et ses compagnons, renonçant à une poursuite infructueuse, revenaient déjà vers Nevele. Ils tardèrent peu à reconnaître, au bruit de l'assaut, que les Gantois avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts à ceux que le comte d'Etampes faisait du côté opposé. Enfin l'enceinte de Nevele fut forcée. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent impitoyablement mis à mort. Quelques-uns s'étaient réfugiés dans une petite île: on les entoura, et pas un seul n'échappa à la vengeance des hommes d'armes bourguignons. C'était aussi à Nevele que, soixante et onze années auparavant, Rasse d'Herzeele avait péri avec un grand nombre des siens en combattant Louis de Male.