Cependant, dès que l'avant-garde eut rejoint le corps d'armée, le comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la retraite. Il en était temps. Le tocsin des villages voisins n'avait pas cessé de retentir, et de toutes parts les laboureurs s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'armée du comte d'Etampes. Le péril était plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de cette expédition, elle eût enveloppé dans un désastre commun tous ceux qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrêtaient à chaque pas la marche et accroissaient le désordre, lorsque le capitaine du château de Poucke assaillit impétueusement l'arrière-garde avec sept ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le désordre d'une retraite précipitée succéda aux chances égales d'une bataille. Ce fut à grand'peine que les chevaliers rallièrent leurs hommes d'armes autour de l'étendard du comte d'Etampes. A chaque pas, la mort éclaircissait leurs rangs, et cette brillante armée, épuisée de fatigues et de privations, ne parvint à atteindre Harlebeke que vers le milieu de la nuit (24 mai 1452).

La guerre était devenue si acharnée et si cruelle que, dans l'armée des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers offraient en vain les plus fortes rançons: ils n'évitaient la mort sur les champs de bataille que pour périr le lendemain noyés, pendus ou décapités. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les priviléges du rang le plus élevé ou des noms les plus illustres, et plusieurs chevaliers bourguignons jugèrent prudent de chercher à éloigner le comte de Charolais «d'icelle mortelle guerre, pour doubte de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au père et au fils ensamble, qui eust esté la totale destruction de tous les pays du duc de Bourgogne.» Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire de Ternant de conduire son fils à Bruxelles, près de sa mère; mais la duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne témoigna aucune joie de voir l'unique héritier de Philippe le Hardi s'abriter dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le silence et se contenta d'inviter à un banquet «les chevaliers, escuyers, dames et damoiselles.» Déjà la fête s'achevait, lorsque la fière princesse portugaise, élevant la voix, s'adressa en ces mots au comte de Charolais: «O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assemblé ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la créature du monde, après monseigneur vostre père, que je ayme le mieulx.... Or doncques, puisque monseigneur vostre père est en la guerre à l'encontre de ses rebelles et désobéissans subjetz, pour son honneur, haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist advenir, vous n'eslongiez sa personne et soyés toujours au plus près de luy.» Le comte de Charolais revint à Termonde; mais le duc de Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus disposé aux négociations, et peu de jours après le retour du comte de Charolais, les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise, de Florence, de Milan, de Gênes et de Lucques, résidant à Bruges, se rendirent à Gand pour s'efforcer de rétablir la paix.

La cité de Gand restait puissante et redoutée. De quelque côté que se portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'éclairer de quelques rayons. Le roi de France se montrait disposé à abjurer le système hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis qu'à Londres rien n'avait affaibli les sympathies séculaires qui unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III.

Le 24 mai 1452, les capitaines, les échevins et les doyens des métiers adressaient à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que bien que la guerre fût «moult dure, griefve et déplaisante,» ils étaient résolus à maintenir leurs droits, leurs priviléges, franchises, coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, était «le gardien et conservateur.»

Deux jours après, des ambassadeurs anglais arrivaient à Gand, chargés par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes.

Enfin, peu d'heures avant que les représentants des marchands étrangers, des nations, comme on avait coutume de les nommer, eussent salué les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler à leurs anciens alliés leur serment de sacrifier d'étroites rivalités aux intérêts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque mouvement favorable, de les menacer peut-être dans le cas où l'influence du duc y étoufferait tous les efforts de leurs amis. En effet, ils apprirent bientôt que Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils s'arrêtèrent à Moerbrugge, assez près du Beverhoutsveld. Un de leurs trompettes se présenta à la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs lettres adressées aux divers métiers de Bruges: «S'il vous plaît, écrivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier à entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manière ne pensons délaissier ne souffrir estre amendris à l'aide de Dieu et de nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable assistence à l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous, pour plus grand sureté de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous; car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et franchises, se non par bonne union.» Ces lettres ne furent point remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, étant sortis par un guichet pour parlementer, réussirent à persuader aux Gantois que les magistrats de Bruges étaient disposés à appuyer leurs réclamations, et que le but de leur voyage était atteint par la démarche des nations. Les Gantois se retirèrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient comme un succès complet ces vagues et douteuses espérances.

Les marchands des nations avaient déjà été admis à Gand dans la collace. Dans un discours rédigé avec habileté, ils représentèrent vivement les désastres qui menaçaient une contrée célèbre entre toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient à son commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en cessant de rappeler à tout propos leurs franchises et leurs priviléges et qu'il serait agréable au duc de leur voir supprimer leurs «chievetaineries Les Gantois eussent craint de paraître, par leur silence, renoncer à leurs priviléges: quant à la mission de leurs capitaines, ils déclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de maintenir au milieu des agitations de la guerre la sécurité et l'ordre intérieur, et l'on eût tout au plus consenti à leur donner un autre nom. Cependant la médiation des nations fut acceptée et quatre religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'étaient l'abbé de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et un moine de la même abbaye, nommé Baudouin de Fosseux, dont la sœur avait épousé Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils trouvèrent le duc à Termonde. Le prieur des Chartreux parla le premier, puis l'un des marchands étrangers lut une cédule où ils exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point, bientôt réduits à quitter la Flandre, «car, comme chascun peult savoir, les marchands et les marchandises requièrent paix et pays de paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre.» Les conseillers du duc délibérèrent et se plaignirent de ce que les Gantois étaient pires que les Juifs, «car se les Juifs eussent véritablement sceu que nostre benoit Sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis à mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel.» Les Gantois étaient si fiers, le duc si irrité qu'il était bien difficile de concilier des prétentions tout opposées.

Les négociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des nouvelles importantes vinrent modifier profondément la situation des choses. On avait appris en même temps à Gand et à Termonde que Charles VII, cédant aux prières des députés flamands, voulait intervenir comme médiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait déjà que ses ambassadeurs étaient arrivés le 11 juin à Saint-Amand; c'étaient: Louis de Beaumont, sénéchal de Poitou; Gui Bernard, archidiacre de Tours, et maître Jean Dauvet, procureur général au parlement; mais il leur avait été ordonné de placer à la tête de leur ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires du royaume qui, en ce moment même, combattait sous les drapeaux du duc de Bourgogne et semblait, par l'étendue et la situation de ses domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui devenir fatal.

Les instructions destinées aux ambassadeurs français leur avaient été remises à Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points principaux, deux réclamations également importantes pour la puissance de la monarchie. La première s'appuyait bien moins sur l'équité que sur le sentiment national de la France, blessé par le honteux traité d'Arras et prêt à saisir avec empressement la première occasion favorable pour le déchirer. Il s'agissait de la restitution des villes de la Somme, sans rachat, sous le simple prétexte que la cession n'avait eu lieu que pour protéger les pays du duc contre les excursions des Anglais, et qu'elle était devenue sans objet par la conquête de la Normandie et l'existence des trêves. Le sire de Croy avait dit vrai, lors des conférences d'Arras, que le duc de Bourgogne renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient été faits si Charles VII acceptait les conditions mises à la paix par les Anglais, et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette déclaration, que le duc Philippe craignait en traitant séparément d'exciter à la fois les murmures de la Flandre et la colère de l'Angleterre; mais on n'avait rédigé aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans doute limitée aux négociations de cette époque. Le second point, c'était la médiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice complet et entier de son droit de souveraineté dans ces provinces qui formaient le plus riche héritage de la maison de Bourgogne, et les envoyés de Charles VII se trouvaient chargés de travailler en son nom au rétablissement de la paix.

Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tiendront au duc et aux Gantois un langage tout différent. Ils diront au duc que le roi, arbitre légitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, à l'exemple de ses prédécesseurs, les terminer, soit par sa sentence, soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point, à la force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi, qui décide seul dans toute l'étendue du royaume de la paix ou de la guerre, est disposé à les préserver de toute oppression comme ses bons et loyaux sujet. Dans le même système, ils devaient ou ajourner les négociations relatives à la Flandre pour assurer le succès de celles qui se rapporteraient à la restitution de villes de la Somme, ou bien, si elle était contestée, présenter à la Flandre l'appui du roi contre le duc de Bourgogne.