Les questions soulevées par la lutte des deux factions qui divisaient l'Angleterre étaient celles où le duc Philippe s'éloignait le plus de la politique de Louis XI. Edouard IV était aimé des communes flamandes. Il avait lui-même annoncé son couronnement à leurs échevins par des lettres remplies de témoignages de déférence et d'amitié, et depuis lors il n'avait pas cessé de se montrer favorable à leurs intérêts. Les sympathies de la Flandre restaient toujours la règle du système commercial que devait se tracer le duc de Bourgogne. L'ambassade du sire de Chimay avait été sans résultats, mais la fortune, presque constamment favorable à Philippe, renversait au même moment les desseins qu'avait formés en Angleterre la politique rivale de Louis XI. Le parti d'York triomphait, et vers la fin du mois de juillet 1463, Marguerite d'Anjou, abordant à l'Ecluse avec son fils, le prince de Galles, vint chercher un refuge dans les Etats du prince qui avait été longtemps son plus terrible ennemi. N'ayant pour se couvrir que les vêtements que tant de fatigues avaient mis en lambeaux, obligée d'emprunter à son sénéchal Pierre de Brezé, presque aussi pauvre qu'elle, quelques deniers pour acheter du pain, elle était réduite, comme la veuve de Charles Ier au Louvre, à se cacher dans l'ombre et dans le silence pour éviter les outrages publics. Le peuple, toujours cruel pour le malheur, l'avait accueillie avec des imprécations et des menaces. Que de tristes rapprochements se présentèrent à l'esprit de Marguerite, si sa pensée remonta à l'époque où la dynastie dont elle défendait les droits avait eu la Flandre pour berceau! Près de ce même port où elle abordait plaintive et désolée pour invoquer la générosité d'un prince dont les Lancastre avaient reçu l'aïeul dans leur hôtel de Londres, alors qu'il partageait la captivité du roi Jean, Edouard III avait vaincu Béhuchet, Barbavara et leurs quarante mille soldats, et c'était aussi à l'Ecluse que, dans tout l'éclat de ses victoires, il avait présenté un autre prince de Galles aux députés des bonnes villes, accourus pour protester de leur zèle et de leur fidélité.
Marguerite, qui s'appuyait d'un sauf-conduit qu'elle avait autrefois demandé, envoya sans délai au duc Philippe un chevalier nommé messire Jean Carbonnel, pour le supplier de lui accorder une entrevue. Philippe était allé en pèlerinage à Boulogne. Il répondit avec douceur à l'envoyé de la reine d'Angleterre, et l'assura que si la maladie de sa sœur la duchesse de Bourbon ne l'avait pas retenu, il se serait empressé d'aller au devant de l'illustre princesse. Il chargea du soin de la complimenter Philippe de la Roche, chevalier de la Toison d'or, qui passa plus tard à la cour de Louis XI, et fut, en 1484, l'orateur le plus populaire des états de Tours. Le sire de la Roche trouva Pierre de Brezé à Bruges, et l'accompagna à l'Ecluse, où il engagea Marguerite à ne pas entreprendre un voyage pénible et plein de dangers à cause du voisinage des Anglais.
Cependant Marguerite insista, et obtint de Philippe qu'il la recevrait dans la ville de Saint-Pol. Elle se rendit donc à Bruges, où le comte de Charolais lui prêta cinq cents écus, revêtit le costume qu'aurait porté en voyage une simple femme de la suite de quelque noble dame, et s'achemina vers la cour du duc, avec son sénéchal, sur un de ces grands chariots que les habitants du pays couvrent d'une large toile blanche, aussi noble et aussi fière dans son malheur que lorsqu'elle s'asseyait sur un trône. Le prince de Galles était resté à Bruges, «partie, dit l'historiographe des ducs de Bourgogne, par nécessité de non le povoir furnir, partie pour non mettre le pays en adventure pour le poix de sa personne.»
Les Anglais essayèrent vainement d'enlever Marguerite à Béthune. Échappant à leurs embûches, elle arriva à Saint-Pol, où le duc Philippe l'invita à un pompeux banquet. «Et, disoit-on, lors que comme l'ymage du duc entre toutes autres gens se monstroit seigneurieuse pour homme, où qu'oncques se trouvast, pareillement l'ymage de la royne avec son maintenir se monstra pour femme un des beaulx personnages du monde représentant dame. Et en effect, moult estoit belle dame et entière pour lors et digne de hault regard, nonobstant que povre et austère fortune lui povoit estre cause assez de lui amoindrir ses manières ès quelles toutes voies oncques ne varia; ains venue aveucques trois femmes, aveucques un chariot passager, se comporta et monstra telle comme quand soloit tenir le sceptre à Londres en main redoutée.» Philippe se borna toutefois à accorder quelques secours en argent à la reine d'Angleterre, ainsi qu'aux ducs d'Exeter et de Somerset, qu'on avait vus, pendant plusieurs jours, errer mendiant et pieds nus à travers la Flandre.
Une escorte plus nombreuse accompagnait Marguerite lorsqu'elle revint à Bruges. Le comte de Charolais se plut à l'entourer d'honneurs pendant son séjour «dans cette fameuse ville de Bruges, dont toutes nations font mémoire.» Une joute qui devait avoir lieu au mois d'octobre, à l'abbaye de Saint-André, avait appelé de toutes parts un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on distinguait le bâtard de Bourgogne, Philippe de Crèvecœur, Pierre de Waes, Guillaume de Saulx, Morelet de Renty et le jeune marquis de Ferrare. Le duc de Gueldre s'était également rendu à Bruges pour y attendre sa fiancée, Catherine de Bourbon. De somptueux banquets se succédèrent sans interruption, et tel était le respect que le comte de Charolais montrait à la princesse exilée, qu'on le vit refuser de s'approcher de l'aiguière qui était présentée à la reine d'Angleterre, comme si son infortune n'eût rien enlevé à son sang de son éclat et de sa dignité.
Avant de quitter Bruges, Marguerite, touchée des soins du comte de Charolais, essaya inutilement de le réconcilier avec son père. Leurs divisions devenaient de plus en plus violentes. Le duc avait donné l'ordre d'arrêter un secrétaire du comte de Charolais, nommé Antoine Michel; mais son fils le fit délivrer, et se retira en Hollande en état de rupture ouverte. «Les termes que longtemps on m'a tenu en court et maintes choses que j'y voy non à souffrir,» disait-il au sénéchal de Brezé, dans un langage trop vif et trop énergique pour qu'il soit permis de l'affaiblir en le traduisant «m'ont fait quérir eslonge d'icelle; là où si d'avanture proufit vient, ou auculn grand bien, il chiet en la charge de deux ou trois et de moy n'est cognoissance. Les trois mettent main et ongle en tout; et sans que riens ne leur échappe, ne se peuvent de rien assouvir. Monseigneur est tout bon et trop bon pour eux; mès me doulte que sa bonté trop entière ne lui contourne en dommage à la fin, comme j'en vois les approches et les exemples plusieurs, là où on l'endort et enyvre en souppés en miel, dont le déboire sera amer, et en luy pignant la teste et dodiminant de douce main, on lui coupe les cheveux et désempare-on le chief, et tout ce faict-on finalement pour complaire à aultry et soy avancer, et pour me faire plus feble en hoirie quand ce viendroit à respondre contre aultruy orgueil.»
Les craintes du comte de Charolais n'étaient que trop fondées. La puissance des seigneurs de Croy augmentait de jour en jour. Dans tous les Etats du duc s'étendaient leurs seigneuries: ils possédaient dans les Pays-Bas Ath, Chièvres, le Rœulx, Beaumont, Chimay et Condé; en France, Landrecies et Avesnes. On disait que le duc allait leur donner le comté de Namur. Ils disposaient également des comtés de Luxembourg et de Boulogne. Le sire de Chimay était bailli du Hainaut; son frère était grand maître d'hôtel du roi de France et grand sénéchal de Normandie. Leur neveu, le sire de Lannoy, était gouverneur de Hollande et de Zélande. Aussi valait-il mieux, disait-on, servir les Croy que le duc lui-même. Toute cette puissance, ils l'employaient à favoriser Louis XI. C'était inutilement que le comte de Charolais engageait le roi de France à ne pas insister sur le rachat des villes de la Somme; il avait même chargé d'un message à ce sujet Guillaume Biche, l'ancien intermédiaire de ses intrigues avec Louis XI, n'osant se rendre lui-même auprès de lui, «attendu qu'on lui avoit dit que s'il venoit devers le roy, le roi le feroit prendre et le bailleroit à monsieur de Bourgogne.» Louis XI fit peu d'attention à cette démarche, car le sire de Croy venait d'arriver à Paris pour lui annoncer que, malgré la longue résistance du duc, il l'avait déterminé à restituer les cités importantes qui lui avaient été données en gage par le traité d'Arras pour une somme de quatre cent mille écus d'or. De peur que Philippe ne regrettât son imprudence, le roi de France se hâta de lui faire parvenir un payement de deux cent mille écus d'or, par des ambassadeurs chargés d'offrir en même temps au duc de Bourgogne «de l'ayder, secourir et favoriser de tout son pouvoir à l'encontre de monsieur de Charolois.» Vers la fin du mois de septembre 1463, il alla lui-même faire effectuer le second payement, entre les mains du duc Philippe, à son château d'Hesdin. Il y accusa de nouveau le comte de Charolais. Les Croy se plaisaient à appuyer toutes ses plaintes, et, malgré les pleurs de la duchesse, leurs paroles aveuglaient si complètement le vieux prince, qu'il sacrifiait ses propres intérêts à ceux de Louis XI, par haine contre son fils.
Louis XI mettait toute son habileté en œuvre pour flatter Philippe et lui faire oublier ses griefs. Plus le duc de Bourgogne était fier et somptueux, plus il se montrait humble et simplement vêtu, à tel point, dit Chastelain, «qu'il cachoit sa couronne de millions d'or vaillant, soubs un chappelet de six gros.»—«Si j'avais dix royaumes, disait-il au duc, et Dieu m'a donné plus que je ne vaux, je voudrais vous les remettre, comme au prince le plus illustre et le plus sage du monde.» Il fit si bien que le duc consentit sans difficulté à recevoir les monnaies d'or et d'argent apportées à Hesdin par le roi de France, dès que leur valeur eut été reconnue par deux changeurs de Bruges. Ce fut ainsi que Louis recouvra les villes des bords de la Somme, qui avaient été séparées du royaume pendant plus d'un quart de siècle. Le sire de Croy en reçut le gouvernement, qui valait vingt-quatre mille francs par an. Le sire de Lannoy fut, de plus, créé capitaine d'Amiens, d'Arras, de Hautbourdin et de Doulens.
Tant de bienfaits frappèrent enfin le duc de Bourgogne. On l'entendit s'écrier: «Croy, Croy, il est difficile de bien servir deux maîtres!»
Cependant Louis XI s'applaudissait de ses succès et se disait: «Il faut que j'aie le comté de Boulogne, l'Artois et toute la Picardie. Mon bel oncle a reçu beaucoup d'argent, mais ce qu'il m'a cédé vaut encore plus.» Il essaya d'abord d'obtenir le comté de Boulogne, et chargea le sire de la Tour, qui s'en prétendait le légitime héritier, de le réclamer en vertu des droits de sa naissance; mais ces démarches restèrent sans résultat.