Louis XI, échouant de ce côté, ne se décourageait point. Depuis longtemps, on répandait le bruit que le duc allait déshériter son fils; on disait aussi que son projet de croisade n'était pas abandonné. Un jour que le roi de France chassait avec Philippe dans la forêt de Crécy, il s'empressa de profiter de ces rumeurs pour y trouver l'occasion de poursuivre ses desseins. «Bel oncle, lui dit-il, vous avez entrepris une chose glorieuse et sainte: puisse Dieu vous la laisser accomplir! Je vois avec joie à cause de vous l'honneur qui en reviendra à votre maison, et si je l'avais entreprise moi-même, je placerais toute ma confiance en vous et vous constituerais le régent de mon royaume; je remettrais tout entre vos mains; j'espère que vous ferez de même, car vous ne pourriez mieux mettre votre confiance en personne. En ce qui touche notre beau-frère de Charolais, par la pasque Dieu, ne doutez pas que je ne le mène à raison; qu'il soit en Hollande ou en Frise, je saurai bien le réduire. Qu'en dites-vous, bel oncle?—Ha! monseigneur, répondit Philippe retrouvant l'ancienne habileté de ses luttes avec le roi de France, je vous remercie de vos belles paroles, mais il n'est point nécessaire que vous vous occupiez d'aussi méchantes affaires que celles que j'ai avec mon fils; ce serait trop vous abaisser. Avec l'aide de Dieu, j'en viendrai bien à bout sans donner des soucis à un aussi grand prince que vous.»
Le roi insistait. «Monseigneur, continua Philippe, mon fils est mon fils. Quelle que soit sa position actuelle, je sais bien que, lorsque le moment en viendra, il fera ce que je voudrai. Et quant à ce qui touche mes terres, je les confierai, à mon départ, à Dieu et à bonne garde. Autre chose ne ferai!» Louis XI ne put rien obtenir de plus satisfaisant, et prit peu après congé du duc.
Il était vrai que Philippe songeait de plus en plus à la croisade. Ni la jalousie de Louis XI, ni ses querelles avec son fils ne pouvaient l'en éloigner. Il se rendit d'Hesdin à Bruges pour en presser les préparatifs. Déjà on avait acheté des armes et réuni des approvisionnements. On avait fixé le nombre d'hommes que devait fournir chaque fief. On avait même, sans se préoccuper du tort grave qui en résultait pour les relations commerciales, retenu tous les navires qui se trouvaient dans le port de l'Ecluse, comme si l'expédition eût été prête à mettre à la voile. Les nobles qui devaient en faire partie avaient reçu l'ordre de se réunir à Bruges le 15 décembre. L'évêque de Tournai et Simon de Lalaing, qui étaient revenus depuis peu de l'Italie, leur annoncèrent dans un long discours que le pape avait fort loué les projets du duc et que rien ne s'opposait plus à leur accomplissement: le sire d'Halewyn, au nom des nobles de Flandre, et le sire de Viefville, pour ceux de Picardie, y répondirent en protestant de leur zèle, et le duc ajouta lui-même que sa flotte se réunirait au port d'Aigues-Mortes, consacré par le pieux souvenir du roi Louis IX.
Cependant, au moment de s'éloigner de ses Etats, Philippe comprit que l'exil de son fils pouvait être contraire à la stabilité de sa puissance. Il ordonna au bâtard de Bourgogne d'aller le trouver en Hollande, où il se consolait de sa mauvaise fortune en nouant de secrètes intrigues avec le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol; la duchesse se rendit elle-même à Berg-op-Zoom, pour le supplier de ne pas réduire son père à une résolution extrême qui pourrait lui enlever son héritage.
La gravité de la situation préoccupait tous les esprits: les bonnes villes de Hollande, prenant l'initiative d'une médiation qui pouvait avoir ses périls, s'adressèrent les premières aux états de Flandre pour leur exposer combien il était important d'assurer la paix de l'avenir avant d'aborder les chances incertaines de la croisade: elles demandaient qu'une entrevue eût lieu à Bruges entre le duc et son fils, et les engageaient à envoyer leurs députés se jeter aux genoux du vieux prince pour qu'il pardonnât au comte de Charolais. Les états de Flandre s'adressèrent à leur tour aux bonnes villes de Brabant de Hainaut, et elles promirent de s'associer à leur démarche.
Le comte de Charolais n'avait pas quitté Berg-op-Zoom, et continuait à réclamer des garanties dans une réconciliation que le duc Philippe ne voulait admettre qu'accompagnée d'une soumission complète et de l'aveu de son repentir et de ses torts. Lorsqu'il apprit que son père avait convoqué les états de tous ses pays «de par deçà» pour qu'ils se trouvassent le 9 janvier à Bruges, il résolut aussitôt de s'assurer leur appui, et leur écrivit pour les inviter à se rendre le 3 janvier à Anvers, afin qu'il eût le loisir de prendre leurs conseils; mais Philippe ne vit dans cette lettre qu'un nouvel outrage à l'autorité paternelle, et défendit qu'on y obéît, attendu qu'il appartenait au prince seul de réunir les états, et qu'il était bien résolu à ne point permettre qu'ils intervinssent dans les soins de son gouvernement ou dans ses démêlés avec son fils. Il était trop tard; les députés des états étaient déjà arrivés à Anvers. Le comte de Charolais leur exposa tous les méfaits des sires de Croy, qui l'avaient fait priver de sa pension et reléguer dans l'exil. Il ajouta que le duc Philippe songeait à la fois à remettre le gouvernement de tous ses Etats au sire de Chimay, notoirement vendu à Louis XI, et à confier la garde de la Hollande et de la Zélande au roi Edouard d'Angleterre. Il les suppliait d'intercéder en sa faveur auprès du duc pour qu'il le reçût dans ses bonnes grâces et ne confiât point, à son départ, des provinces si florissantes à des mains étrangères.
Sur ces entrefaites, on apprit tout à coup que Louis XI était arrivé à Tournay: après avoir passé tout l'hiver à Abbeville pour suivre les événements, il avait jugé utile de s'avancer jusqu'aux frontières de Flandre, afin de soutenir l'influence des sires de Croy. Le duc, loin de secouer leur tutelle, vanta leurs services à l'assemblée des états qui se réunit à Bruges, et, tout en démentant les bruits d'après lesquels on le montrait prêt à abandonner le soin de ses nombreuses seigneuries aux rois de France et d'Angleterre, il annonça qu'il les laisserait en bonnes mains pendant son voyage. Il se montra, du reste, fort mécontent de ce que les états s'étaient rendus à Anvers et les congédia.
Les députés des états voyaient leurs craintes s'accroître: ils se réunirent spontanément à l'hôtel de ville, le 11 janvier 1463 (v. st.), et y résolurent d'aller s'excuser près du duc de leur déférence aux désirs du comte de Charolais, et de recourir en même temps aux plus humbles prières pour qu'il modérât sa colère contre son fils. L'évêque de Tournay leur fit obtenir le lendemain une audience, et l'abbé de Cîteaux porta la parole en leur nom devant le duc de Bourgogne. Il loua la noblesse de sa personne et la splendeur de sa maison; elle était telle, disait-il, que les discordes qui affligeaient les pays étrangers respectaient l'asile de la paix et du bonheur, de la sagesse et de la gloire, et que toutes les nations souhaitaient de se trouver sous sa protection. Il exprimait l'espoir que puisque partout on le citait comme le modèle des bons princes, ses sujets seraient les premiers à éprouver sa bonté et sa clémence; et après avoir excusé les états de leur voyage à Anvers, en alléguant leur ignorance de la défense du duc, il le supplia d'oublier les torts du comte de Charolais, afin qu'on retrouvât un jour sous son fils le sage gouvernement dont ils avaient joui sous son propre règne.
Philippe consentit à pardonner aux états; mais il se plaignait vivement du comte de Charolais et jurait sur sa foi qu'il n'y avait jamais rien eu de vrai dans les projets qu'on lui attribuait. «Ce sera, disait-il, la dernière volonté que j'aurai jamais.» Il n'en exigeait pas moins que son fils se soumît à ses ordres et lui donnât une première preuve de son respect et de son obéissance en éloignant de lui tous les conseillers qui l'entouraient.
Cependant le comte de Charolais était arrivé à Gand; les députés des états s'y rendirent avec l'évêque de Tournay, l'abbé de Cîteaux et les sires de Goux et de Lalaing. L'abbé de Cîteaux exposa, dans un docte discours, les volontés du duc; aussitôt après, l'évêque de Tournay s'agenouilla devant le jeune prince en ajoutant quelques belles remontrances. Mais le comte de Charolais, qui ne l'aimait pas, se hâtait peu de le relever et lui témoignait publiquement son ressentiment. «Monseigneur, dit le prélat, ce n'est point comme serviteur de votre père, mais comme évêque, que je viens calmer de longues discordes et rétablir la paix et l'union.»