Une grande lutte devenait imminente, et bien qu'elle dût être pour le commerce une cause de pertes inappréciables, ce fut le moment que la chambre des finances se hâta de saisir pour se montrer plus exigeante et plus avide. Les députés des quatre membres de Flandre avaient été convoqués à Lille le 21 mai, et le chancelier de Bourgogne leur avait exposé que le duc avait besoin d'une aide de 120,000 couronnes pendant trois années consécutives pour suffire aux frais des armements, que l'apparence d'une guerre prochaine avait rendus nécessaires. Néanmoins, il ne leur avait point fait connaître quelle serait la part de la Flandre dans cette subvention, et quels fruits elle pourrait retirer de ses sacrifices. Une vive résistance se manifesta; les sommes accordées au duc de Bourgogne depuis son avénement étaient si considérables que toute aide nouvelle était devenue impopulaire. Des députés des états de Flandre furent chargés d'aller présenter des remontrances au duc, qui se trouvait à cette époque à Middelbourg; mais leurs observations furent mal accueillies, et Charles répondit à Jean Sersanders, qui avait parlé au nom des états de Flandre, avec toute la violence que le duc Philippe avait autrefois montrée en accusant un bourgeois de Gand qui portait le même nom. «J'ai bien entendu, lui dit-il après un moment de réflexion, ce que vous m'avez déclaré et remontré sur trois points; quant au premier, qui se rapporte à la différence qui existerait d'après vous entre mes lettres et le discours de mon chancelier, je ne la vois point. Mon chancelier et moi, nous comprenons également que mes pays de par deçà sont la Hollande, la Zélande, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg, le Limbourg, le Hainaut, la Picardie, la châtellenie de Lille, le comté de Boulogne et le comté de Guines. Ce sont ces pays qui sont accoutumés à me secourir d'aides et de subventions, et non pas mon pays de Bourgogne, qui n'a point d'argent; il sent la France; mais il s'y trouve beaucoup de braves hommes d'armes, les meilleurs que j'aie en tous mes pays, ils m'ont bien servi, et je puis m'en aider, car ils forment le tiers de mon armée. Quant à ce que vous me demandez que l'on détermine dès à présent votre cote et portion, sachez que je le ferai plus tard par l'avis de mes conseillers quand vous m'aurez accordé ma requête: je ne dois pas le faire plus tôt, car si vous la repoussiez, cette cote serait inutile, et il me semble que vous faites cette demande par subtilité et malice, et que ni vous, ni ceux qui vous ont envoyés, n'avez la volonté ni l'intention de me complaire et d'accorder ma requête; en ceci vous agissez comme vous agissez toujours entre vous Flamands, car jamais vous n'avez accordé quelque chose libéralement ni à moi ni à mon père. Si vous le fîtes quelquefois, si vous accordâtes même plus qu'on ne vous demandait, c'était à si grand regret, et de telle sorte, que vous n'en méritez ni gré ni grâce. Vous agirez de nouveau ainsi; avec vos têtes flamandes si grosses et si dures, vous persévérez toujours dans vos duretés et mauvaises opinions, et cependant vous pouvez bien penser que les autres sont aussi sages que vous, et ont aussi leurs têtes. Pour moi, je suis à moitié Français et à moitié Portugais. Je veux bien que vous le sachiez. Je saurai corriger vos têtes, et je le ferai. C'est bien peu de chose que 120,000 écus, répartis annuellement pendant trois ans, sur tous mes pays, pour entretenir mille lances qui ne forment que cinq mille combattants; ce n'est pas le tiers de ce que me coûtera mon armée: je devrai payer le reste de mon domaine, ou il faudra qu'elle jeûne huit mois. Je ne le fais point pour moi seulement, mais aussi pour la sûreté, la protection et la défense de mes pays, et pour les tenir en paix et tranquillité. Il vaut mieux pourvoir à temps aux entreprises soudaines et imprévues que mes ennemis pourraient tenter contre moi et mes pays que de nous laisser fouler, chasser et poursuivre: pour porter remède et pourvoir à de semblables dangers et nécessités, je suis d'avis de réunir à temps lesdites mille lances qui, je vous l'ai déjà dit, maître Jean Sersanders, ne forment que le tiers de mon armée, et il est bien nécessaire que je le fasse, vu qu'il y a grande apparence que nous aurons guerre avec un de nos voisins, que je puis bien nommer: c'est le roi de France, qui est si muable et si inconstant que personne ne sait quels sont ses desseins et comment l'on doit se garder de lui, car il a toujours ses gens d'armes prêts: c'est pourquoi je désire aussi avoir mes mille lances prêtes. Je vous le dis bien, j'ai peu de motifs d'être satisfait, et je veux que vous sachiez que pour rien je ne renoncerai à mes projets. Et de tous mes pays lequel s'y oppose, si ce n'est vous, têtes flamandes? Est-ce la Hollande ou la Zélande, provinces acquises par mon père, qui jamais ne furent soumises à de pareils mandements, et ne sont pas aussi riches que mon pays de Flandre? Est-ce le Brabant, le Hainaut, la Picardie et mes autres pays qui aussi bien que vous possèdent des priviléges? Et ce qui est plus, de grands seigneurs, tels que mon cousin de Saint-Pol et mon cousin de Marle, mettent leurs sujets à ma disposition; et vous, vous me voulez ôter les miens, lorsque j'en ai besoin, en alléguant des priviléges que vous ne possédez pas, et en agissant ainsi, vous pourriez les forfaire. Vous dites et soutenez que j'ai juré de les respecter; c'est vrai, mais vous avez aussi juré de me servir et de m'être de bons et obéissants sujets: et toutefois, je sais bien qu'il y en a quelques-uns qui me haïssent. Car, vous Flamands avec vos têtes dures, vous avez toujours méprisé ou haï vos princes: quand ils étaient faibles, vous les méprisiez; et quand ils étaient puissants et que vous ne pouviez rien contre eux, vous les haïssiez. Pour moi, je préfère être haï qu'être méprisé; car ni pour vos priviléges, ni d'aucune manière, je ne me laisserai fouler, ni ne permettrai qu'on empiète en rien sur ma hauteur et seigneurie. Je suis assez puissant pour vous résister, quoique quelques-uns d'entre vous souhaitent que je puisse me trouver dans une bataille avec cinq ou six mille combattants, et que j'y sois vaincu, tué, voire écartelé. C'est pourquoi avant de souffrir que vous m'ôtiez mes sujets, et que vous empiétiez sur ma hauteur et seigneurie, je veux y pourvoir et y porter tel remède que vous comprendrez que vous ne le pouvez ni devez faire: il en sera alors comme du pot et du verre: dès que le verre heurte le pot, il se brise.

«Mettez-vous donc à bien faire, continua-t-il en s'apaisant et d'un ton moins irrité; conduisez-vous sagement, de manière à ne point perdre ma grâce, car vous ne savez point ce que vous perdriez. Soyez bons sujets, je vous serai bon prince; et, à moins que d'autres événements ne l'exigent, je ne vous imposerai point d'autres charges, si vous m'accordez ma requête. Envoyez-moi vos députés, dès que je serai arrivé à Lille ou à Saint-Omer. Là, je vous ferai bailler cote et portion, et nous y parlerons des autres matières touchant mon pays de Flandre.»

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'on arrêta à Middelbourg un espion français. Il déclara qu'il était chargé de remettre au sire de la Gruuthuse une lettre où l'amiral de France l'invitait à se rendre le 15 juin près de lui, à Abbeville, pour exécuter ce qui avait été décidé entre eux. L'honneur du sire de la Gruuthuse était au-dessus de tout soupçon, et l'on obtint bientôt du prisonnier des aveux plus sincères; il avait reçu l'ordre de parcourir les divers ports où le duc réunissait ses vaisseaux, et devait, aussitôt que le duc et ses plus illustres conseillers se seraient rendus à bord de ceux qui se trouvaient à l'Ecluse, chercher à en couper les câbles, pour que la flotte du comte de Warwick s'en emparât aussitôt. Louis de la Gruuthuse avait répondu par un défi public à une accusation qui blessait son honneur. Le duc de Bourgogne, qui connaissait sa loyauté, se contenta d'écrire au comte de Saint-Pol: «Mon cousin, puisque l'on ne me tient foy, serment scellez, ne vérité, il m'est bien force en mon bon droit de le tenir à l'aide de Dieu.» En même temps, il pressa les préparatifs de ses armements, et ordonna à ses officiers de saisir dans toutes les villes, et notamment à la foire de la Pentecôte à Anvers, tous les biens et toutes les marchandises appartenant aux sujets du roi de France, comme garantie contre les déprédations du comte de Warwick.

Le 8 juin, la flotte bourguignonne quitta le port de l'Ecluse; elle se composait de vingt-quatre gros vaisseaux et était commandée par le seigneur de Ter-Vere, Henri de Borssele. Le 2 juillet, elle rencontra les vaisseaux du comte de Warwick, et les ayant mis en fuite après un combat acharné, elle les poursuivit jusqu'au port de Honfleur, où le comte de Warwick réclama de nouveau un asile. L'honneur des armes du duc de Bourgogne était vengé, et les marchands étrangers allaient retrouver sur les côtes de la Flandre quelques jours de paix et de sécurité.

Cependant l'importance de cette guerre maritime, les menaçantes tentatives de la flotte du comte de Warwick, l'attentat même dont on accusait l'amiral de France, se réunissaient pour appeler l'attention du duc sur le péril auquel pouvaient se trouver exposés dans le Zwyn les navires à chaque instant échoués sur le sable. Déjà, sous le règne du duc Philippe, des plaintes nombreuses s'étaient élevées au sujet des atterrissements qui se formaient dans le port de l'Ecluse, et empêchaient les caraques, les galères et les autres grands navires d'y aborder sans danger. «Par quoy la marchandise qui ou temps passé avoit grandement esté exercée et eu cours au pays et comté de Flandres, estoit depuis aucun temps en ça fort diminuée et amendrie, et de jour en jour taillée de encores plus diminuer et amendrir, voire qui plus est, en brief temps du tout cesser, se pourveu n'y estoit, à la totale destruction et perdition d'iceluy pays de Flandre, qui estoit fondé principalement sur le commun cours de la marchandise.» Charles le Hardi avait cru devoir, aussitôt après son avénement, signaler cet état de choses aux délibérations des trois états de Flandre. Des commissaires furent nommés: c'étaient, pour le clergé, les abbés des Dunes et de Ter-Doest; pour la noblesse, Jean et Josse d'Halewyn et messire Vander Gracht; pour les Quatre-Membres, Josse de Mol, Sohier de Baenst, Paul de Dixmude et Corneille de Bonem. Leur premier soin fut de s'enquérir des moyens les plus utiles pour rendre au havre du Zwyn son ancienne profondeur. Quatre moyens furent proposés: le premier était d'y introduire les eaux de la mer par un canal qui eût traversé Coxide; le second ajoutait au premier le prolongement du Zwyn jusqu'au havre d'Oostbourg; le troisième eût, par une tranchée faite près de Gaternesse, réuni les eaux de l'Escaut occidental, connu sous le nom de Hont, à celles du Zwyn; le quatrième se bornait à rétablir l'ancienne communication du port de l'Ecluse avec la mer par le polder de Zwartegat. C'était le plus simple et le plus facile; et, bien que son efficacité parût douteuse à quelques-uns, il prévalut sur les autres. Les difficultés les plus sérieuses commencèrent quand il fallut en régler l'exécution. Les Gantois refusaient de prendre part aux dépenses, alléguant «qu'ils estoient fondés sur mestiers,» et que tout l'avantage de ces travaux serait pour les Brugeois, qui possédaient l'étape des marchandises étrangères. Les Yprois manifestaient la même résistance, et les habitants du Franc justifiaient une semblable opposition, en exposant «que leurs terrains estoient fondés sur labourage et sur nourrissement de bétail.»

Les députés de Bruges répliquaient toutefois qu'il était si vrai que la prospérité de leur ville n'était pas uniquement engagée dans cette question, que la ruine de toute la Flandre y était attachée. Ils ajoutaient qu'il était impossible de séparer le développement de l'industrie nationale, de celui du commerce extérieur qui lui fournissait ses matières premières et exportait ensuite ses produits; qu'en diverses circonstances le même principe de solidarité avait été observé quand il touchait aux intérêts généraux du pays. La décision du duc de Bourgogne, publiée à Saint-Omer le 27 juillet 1470, donna gain de cause aux Brugeois; mais il ne paraît point que la destruction des digues du polder de Zwartegat ait produit quelques résultats; car, au mois de mai 1487, les échevins de Bruges les firent rétablir, attendu que le havre du Zwyn se fermait de plus en plus. Le port de l'Ecluse, témoin de la puissance commerciale des communes flamandes, devait disparaître dans les sables aussi bien que le port d'Aigues-Mortes, asile des gloires de la féodalité et de la chevalerie, quand, le moyen-âge s'achevant, leurs brillantes destinées se retirèrent avec le flot inconstant de leurs grèves à jamais abandonnées.

A ces questions d'un si haut intérêt pour la Flandre succédèrent les discussions sans cesse renaissantes d'une politique toujours fallacieuse et stérile. Louis XI, moins convaincu qu'il fallait soutenir le comte de Warwick depuis qu'il avait appris sa défaite, avait chargé une ambassade composée de maître Jacques Fournier, conseiller au parlement, et de Gui Pot, bailli de Vermandois, d'aller apaiser le duc de Bourgogne. Mais elle n'avait point réussi à obtenir une réponse à Bruges et s'était vue réduite à suivre le duc Charles à Saint-Omer, où il réunissait ses hommes d'armes: déjà il avait autour de lui quatre ou cinq mille lances et un grand nombre d'archers, et il voulait aller lui-même en Normandie demander raison au comte de Warwick des griefs que Louis XI mettait trop de lenteur à réparer. Il reçut les envoyés du roi de France dans une salle où l'on avait placé, sous un dais de drap d'or, au haut d'une estrade à laquelle on arrivait par cinq degrés couverts de velours, un trône magnifique tel que ni roi ni empereur n'en avait jamais eu d'aussi élevé. Les ambassadeurs français le saluèrent humblement et se mirent à genoux devant lui, mais Charles, sans porter la main à son chaperon, se contenta de leur indiquer par un signe de tête, qu'ils pouvaient se lever, et leur fit donner lecture, par son conseiller Guillaume Hugonet, d'un long mémoire qui reproduisait toutes ses plaintes. Il ajouta lui-même quelques paroles. «Nous autres Portugais, dit-il, faisant allusion à la patrie de sa mère et s'échauffant de plus en plus à mesure qu'il parlait; nous autres Portugais, nous avons coutume, lorsque ceux que nous considérions comme nos amis se font les amis de nos ennemis, de les envoyer aux cent mille diables d'enfer.»

Un coup de vent dans le ciel dérangea toutes les prévisions du duc de Bourgogne; ses vaisseaux s'étaient dispersés pour se dérober à l'agitation des flots, et le comte de Warwick avait profité des désastres mêmes de la tempête pour aborder avec les débris de son expédition au havre de Darmouth: onze jours après, il avait renversé la dynastie d'York, et le duc de Bretagne renonçait à l'alliance du duc de Bourgogne pour accepter celle du roi de France.

Louis de la Gruuthuse avait reçu, à Alkmaar, Edouard IV qui avait réussi à s'embarquer dans le comté de Norfolk; il le conduisit en Flandre. Le monarque fugitif s'arrêta d'abord à Notre-Dame d'Ardenbourg, non pas comme Edouard III pour remercier le ciel d'une victoire, mais pour lui rendre des actions de grâce de ce qu'il lui avait conservé la liberté et la vie. Louis de la Gruuthuse lui donna successivement l'hospitalité dans son hôtel de Bruges et dans son château d'Oostcamp. Le fondateur de la dynastie d'York avait été contraint, par une fuite rapide, de laisser tous ses trésors entre les mains de ses ennemis. On a conservé une quittance de 150 livres sterling donnée par Edouard IV hors de son royaume dans sa grande pauvreté à Bruges, «Oute of oure reame in oure grete necessitee at Bruges.» La plupart de ses compagnons d'exil l'avaient abandonné et s'étaient rendus à Calais pour saluer la fortune triomphante de ses ennemis: on avait même menacé les magistrats de Bruges de quelques tentatives hostiles qui auraient pu être dirigées contre la Flandre pour enlever Edouard IV, mais ils ne répondirent qu'en faisant fortifier leurs murailles. La généreuse hospitalité des communes flamandes était une gloire que n'avait pu leur ravir la perte de leurs libertés: il appartenait à une cité, témoin de tant de révolutions subites et imprévues, d'accueillir les débris que lui confiaient celles des rives étrangères.

Le duc de Bourgogne n'avait rien osé faire en faveur d'Edouard IV; il craignait de voir se conclure contre lui une confédération menaçante entre le roi de France et le comte de Warwick, dont l'autorité se cachait à peine derrière le nom de l'infortuné roi Henri VI qu'il avait tiré de la tour de Londres après l'y avoir lui-même enfermé dix années auparavant: le premier soin de Charles avait été de reconnaître la restauration de la Rose rouge, et il attendait patiemment à Hesdin que le roi de France osât se résoudre à envahir ses Etats. La guerre qu'il prévoyait n'éclata point: il était plus conforme au génie de Louis XI d'attaquer ses ennemis par les intrigues et les complots, ces armes secrètes dont le succès coûte peu, et qu'il est toujours aisé de désavouer quand elles ne réussissent point.