Parmi les nombreux enfants illégitimes du duc Philippe, le bâtard Baudouin s'était depuis longtemps fait remarquer par sa jalousie et son ambition: la perte d'un procès qu'il soutenait contre la famille de Baudouin de Vos, au sujet des seigneuries de Somerghem et de Lovendeghem, vint accroître son mécontentement. Il regrettait le règne précédent, et se plaignait de la sévérité du duc Charles. Le sire de Crussol avait profité d'un message qu'il avait eu à remplir à la cour du duc de Bourgogne pour le gagner aux intérêts de Louis XI, lorsqu'il arriva par hasard qu'un écuyer du Bourbonnais, nommé Jean d'Arson, qui était le principal confident du bâtard Baudouin, fut envoyé par le duc de Bourgogne vers le duc de Bourbon. Jean d'Arson saisit cette occasion pour voir le roi de France, auquel il dépeignit vivement le zèle et le dévouement de son ami. Louis XI l'écouta volontiers, et protesta de son désir d'employer ses services et de l'accueillir près de lui. «Si s'en descouvry, dit Chastelain, assez avant audit d'Arson, et lui donna assez à cognoistre comment il désiroit bien d'en pouvoir estre quitte par ung bout ou par ung autre, ne lui challoit comment, mès désiroit bien à trouver personne et moyen comment on le peust expédier et de ce qu'il en peust faire la recompense aux facteurs, à la grandesse de la cause et là où il peut cheoir ung grand inestimable butin et le plus grand du monde, parce que le duc Charles n'avoit nuls enfans fors une seule fille, parquoy quand il seroit failli par mort, ses pays iroient tous estrangement et se dessevreroient par pièces et par morceaux en diverses mains, desquels il voloit satisfaire et retribuer en condigne porcion ceux qui en ce l'auroient servi.»

Jean d'Arson se hâta d'aller rapporter les paroles de Louis XI au bâtard de Baudouin; celui-ci ne recula point devant la pensée d'un fratricide, mais il fallait trouver le moyen de fuir aisément après avoir accompli le crime. Le séjour du duc à Hesdin, où il s'était retiré pour éviter la peste qui régnait à Saint-Omer, paraissait favorable à l'accomplissement de ces affreux projets; le parc d'Hesdin était vaste, le duc Charles y chassait souvent seul avec le bâtard Baudouin dont il ne se méfiait point. Il était facile de l'y tuer par trahison, il ne l'était pas moins de se dérober aux recherches de ses officiers, et de gagner les frontières voisines du royaume. Cependant le bâtard Baudouin voulut, avant de s'engager plus avant, connaître d'une manière précise la récompense que le roi lui destinait et en recevoir des garanties; il chercha quelqu'un qu'il pût à cet effet envoyer vers Louis XI, et son choix se fixa sur Jean de Chassa, gentilhomme bourguignon et l'un des chambellans du duc. Il savait qu'il était fort disposé à prendre part à de semblables complots, car il se trouvait chargé de dettes énormes qui lui fournirent un prétexte pour fuir en France. Jean de Chassa s'adressa immédiatement au sire de Crussol, qui le présenta à Louis XI dans une partie de chasse près d'Amboise.

Si le bâtard Baudouin se voyait ainsi entraîné à préparer par un crime la ruine de toute la maison de Bourgogne, l'aîné des fils illégitimes de Philippe, le bâtard Antoine, qu'on appelait, depuis la mort du bâtard Corneille tué dans la guerre de Gand, le grand bâtard de Bourgogne, conservait au duc Charles une fidélité moins douteuse. Vers les premiers jours du mois de novembre 1470, un paysan lui remit à Hesdin une lettre mystérieuse dont le sens caché semblait se rapporter à quelque attentat contre la vie du duc; ce ne fut qu'après l'avoir ouverte qu'il reconnut qu'elle était destinée à son frère le bâtard Baudouin. Il alla aussitôt tout révéler au duc de Bourgogne; on parvint à retrouver le paysan qu'il avait vu, et il indiqua un tailleur, nommé Colinet, qui avait apporté la lettre de France et n'avait osé la remettre lui-même, parce qu'il soupçonnait la gravité du message. Colinet avoua tout; on assure même que l'on découvrit dans la poulaine de ses souliers la désignation des récompenses que le roi faisait espérer au meurtrier. Au premier bruit de ce qui se passait, le bâtard Baudouin et le sire d'Arson s'étaient réfugiés en France. Il n'était plus temps de dissimuler. Louis XI lève le voile; il convoque le 3 décembre les grands du royaume de France (le prévôt des maréchaux, Tristan l'Ermite, et maître Jean Van den Driessche en font partie; les autres ne sont guère plus illustres), et leur fait déclarer que le traité de Péronne est nul comme obtenu par violence. Déjà il a conclu une alliance avec les Suisses; il a même écrit aux magistrats de Gand pour réclamer leur appui; mais apprenant qu'ils ont refusé d'ouvrir ses lettres, il fait défendre à ses sujets de se rendre aux foires de Flandre, et forme le projet de les ruiner en instituant d'autres foires semblables en Normandie. Peu de jours après, Roye et Montidier ouvrent leurs portes, et Saint-Quentin se livre au connétable; les Bourguignons surpris ne réussissent pas mieux à défendre Amiens.

Le connétable Louis de Saint-Pol, qui s'était prononcé en faveur de la guerre dans le conseil du roi, afin d'affranchir ses domaines du dangereux voisinage des garnisons bourguignonnes, ne cherchait, après y être parvenu, qu'à rétablir la paix pour devenir de nouveau l'arbitre des deux plus grandes puissances de l'Occident. Louis XI était d'ailleurs peu disposé à prolonger un système d'hostilités dont il avait déjà atteint le but sans périls et sans combats, et ce fut sans doute de concert avec lui que le comte de Saint-Pol s'efforça de faire conclure, sous ses auspices, comme le gage d'une réconciliation, le mariage du Dauphin avec Marie, unique héritière du duc. Dans cette pensée, il essaya de persuader à Charles que la paix était devenue pour lui une impérieuse nécessité: tantôt il lui peignait, en termes pompeux, les ressources dont disposait le roi de France; tantôt il soulevait des doutes sur la fidélité des seigneurs qui l'environnaient. Le duc de Bretagne envoya même, à son instigation, un messager au duc de Bourgogne, pour le prévenir que le roi avait des intelligences dans plusieurs villes importantes de ses Etats, notamment à Bruges et à Bruxelles, et était résolu à l'assiéger partout où il le trouverait, fût-ce même à Gand. Charles reçut fort mal ces avis; il répondit à l'envoyé breton que ceux de qui ils venaient ne les avaient transmis à son maître que pour l'effrayer et l'empêcher d'exécuter ses engagements, et qu'il ignorait sans doute que Gand et les autres villes de Flandre étaient des cités trop vastes pour que l'on pût songer à en former le siége. «Les choses n'iront d'ailleurs pas ainsi, ajouta-t-il; mon armée est prête, je vais passer la Somme et combattre le roi; allez prier le duc de Bretagne de se déclarer en ma faveur et de faire pour moi ce que je fis autrefois pour lui à Péronne.»

Le duc de Bretagne hésitait à prendre un parti; le duc de Guyenne était plus disposé à intervenir, mais il était trop éloigné. Dans cette grave situation, le duc Charles chercha surtout à s'appuyer sur les communes flamandes, et, le 19 décembre 1470, il leur adressa un manifeste où il réclama vivement leur concours pour assurer le maintien de ses droits en même temps que la défense de leurs frontières. Abordant successivement les diverses remontrances que les états lui avaient adressées, il s'efforçait de justifier tout ce qui avait eu lieu par l'importance des démêlés politiques qui s'étaient rapidement succédés, et déclarait qu'il n'avait pas retenu à son profit un seul denier provenant de la levée des aides, qui, bien que plus fortes que du temps de son père, n'avaient pas été une charge trop accablante pour ses pays de par deçà, «veu la grande richesse et opulence des dits pays.» Il protestait d'ailleurs de son désir de diminuer les impôts, de modérer le service militaire des fiefs et des arrière-fiefs, et de réprimer les vexations des baillis et des prévôts; mais il insistait surtout vivement sur le droit du prince de réunir tout son peuple autour de lui à l'heure du péril, et sur le devoir qui existait pour ses sujets de répondre à son appel. «Quel est le prince, disait-il, qui n'ait le pouvoir de contraindre ses sujets à l'accompagner à la guerre, surtout s'il s'agit de la défense du pays? Nous ne pensons pas que nos sujets, pour lesquels nous avons souffert tant de travaux et tant de labeurs, veuillent nous ôter l'autorité que Dieu nous a donnée pour leur propre salut, et qu'alors même que nous allons exposer notre personne pour le salut du pays, ils puissent s'opposer à ce que nous les menions avec nous pour le protéger et à ce que nous les forcions à nous suivre pour de si justes motifs... Il n'est pas nécessaire de nous menacer du mécontentement du peuple; car bien que Dieu nous ait donné assez de puissance pour guérir sa folie, de telle manière que cela pourrait à vous, peuple, servir d'exemple, et bien que nous sachions que nous n'avons point mérité une semblable conduite de la part de nos sujets, nous sommes prêts, si Dieu, pour punir nos péchés, leur inspire tant d'ingratitude, à nous soumettre sans résistance à sa volonté: nos sujets n'ont donc pas besoin de s'émouvoir contre nous, et de se déshonorer ainsi par la rébellion, la désobéissance et la trahison; car toutes les fois qu'ils voudront nous faire prier d'un commun accord de renoncer au gouvernement de nos seigneuries, en déclarant que nous ne leur sommes plus agréable, nous y renoncerons volontiers et avec plus de joie qu'ils n'en éprouveront eux-mêmes; car les honneurs nous donnent plus de charge et d'ennui qu'ils n'en ont de nous. Que nos bons et loyaux sujets sachent toutefois que nous ne voulons rien faire pour molester ni pour grever nos pays: nous voulons seulement les garder, les défendre et les protéger contre la puissance et la mauvaise volonté de nos ennemis qui sont aussi les leurs, sans épargner pour le salut de nos pays notre propre personne, ni les biens que nous avons en ce monde.»

Quelque longue que fût cette lettre dont nous n'avons reproduit que les passages les plus importants, Charles crut devoir y ajouter ces mots adressés aux échevins des bonnes villes: «Très-chers et bien amés, puisque vous tenez de nous l'autorité que vous avez dans les villes, jugez si à plus forte raison nous ne devons pas l'exercer sur tous nos sujets. Avec qui défendrons-nous nos pays, et vous qui désirez être préservés des invasions ennemies, sinon avec nos sujets? Avez-vous obtenu d'entourer les villes de portes et de murailles pour nous empêcher d'être obéi de nos sujets? A qui voulez-vous donc obéir, si vous ne voulez pas que nos propres sujets nous obéissent? Quel honneur serait-ce pour notre pays de Flandre, si par la faute de ses habitants nous étions honteusement vaincus? Y trouveraient-ils grand profit? Nul autre à coup sûr que de voir leurs maisons brûlées, leurs habitations détruites, leurs biens pillés, leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs outragées, et leur commerce anéanti. Faites donc que ces malheurs ne frappent pas nos bons sujets; dites-leur de se préparer à nous suivre en cette guerre, et faites vous-mêmes comme eux s'il en est besoin.»

Charles ne s'était pas vainement adressé à la fidélité des communes flamandes; loin de contester une autorité qu'il offrait d'abdiquer au milieu de leurs assemblées, comme Philippe-Auguste voulut déposer, dit-on, sa couronne au milieu de ses barons, à Bouvines, elles se hâtèrent de le soutenir contre l'invasion étrangère; et, dès les premiers jours de février, leurs milices, au nombre de cent vingt mille hommes, se dirigèrent vers Arras, pour rejoindre le duc de Bourgogne; Charles les conduisit aussitôt devant Amiens; mais il trouva dans cette ville une résistance qui déjoua tous ses projets. Vingt-cinq mille hommes défendaient la vaste enceinte de la cité d'Amiens, placés sous les ordres de ses ennemis les plus acharnés, parmi lesquels figuraient au premier rang le bâtard Baudouin et Jean d'Arson. Plusieurs assauts échouèrent; la neige, la grêle et les pluies, qui se succédaient sans interruption, s'opposaient à tous les travaux des assiégeants, et le duc de Bourgogne, ayant inutilement attendu pendant six semaines l'armée du roi de France pour la combattre, jugea que les règles de la chevalerie lui permettaient de conclure une suspension d'armes de trois mois, qui fut signée dans les premiers jours d'avril 1470 (v. st.).

Au début de cette guerre, au moment même où les milices flamandes se mettaient en marche, la duchesse de Bourgogne avait obtenu par ses prières quelques secours en faveur de son frère, le roi Edouard d'York. Charles les avait refusés pendant longtemps; aux liens qui l'attachaient à la dynastie de Henri VI se joignait le souvenir de ceux qui l'avaient uni autrefois à Marguerite d'Anjou, proscrite et fugitive: il avait même adressé aux habitants de Calais une lettre où il prenait saint Georges à témoin de son affection pour la maison de Lancastre. Ce ne fut que lorsqu'il eut appris l'arrivée de quatre mille Anglais dans cette même ville de Calais, et la conclusion d'une alliance dirigée contre lui entre Louis XI et le prince de Galles, qu'il se décida à prêter secrètement 50,000 florins à Edouard IV en lui permettant, comme Baudouin le Pieux à Guillaume le Conquérant, de recruter des hommes d'armes dans les villes de Flandre. Edouard IV se rendit à pied de Bruges à Damme, entouré d'une multitude de peuple qui le saluait de ses acclamations; de là il continua sa route vers le port de Ter-Vere, où quelques marchands lui frétèrent dix-huit navires. Peu de jours après, il abordait aux bouches de l'Humber, dans la baie de Ravenspur, aux mêmes lieux où avait débarqué Henri IV prêt à renverser Richard II. Des succès non moins éclatants l'attendaient en Angleterre; le 11 avril, il entra à Londres; trois jours après, Warwick vaincu périssait à la bataille de Barnet, que suivit de près la victoire de Tewksbury.

Au milieu des flots de sang qui coulaient de toutes parts, et tandis que le vieux roi Henri VI rentrait à la Tour de Londres, Edouard IV se hâtait d'envoyer des messagers pour remercier les magistrats de Bruges de leur généreuse hospitalité: ils étaient chargés de leur remettre une lettre conçue en ces termes: «Edouard, par la grâce de Dieu, roy d'Angleterre et de France, seigneur d'Irlande, à nos très-chiers et espéciaux amis les nobles hommes, escoutette, burgmaistres, eschevins et conseil de la ville de Bruges, salut et dilection: Très-chiers et bien espéciaulx amis, nous vous mercyons tant et si cordialement que faire povons, de la bonne chière et grande courtoisie que vostre très benivolente affection vous a pleu de nous faire et desmontrer gracieusement et largement au bien et consollation de nous et de nos gens pendant le temps que nous estions en vostre ville. Nous nous en tenons grandement tenus à vous, ce que nous recongnoisserons par effet se chose est que jamais puissions faire bonnement pour le bien de vous et de ladite ville...» (29 mai 1471).

Lorsque le duc de Bourgogne, aussitôt après avoir conclu la trêve, apprit le rétablissement de la dynastie d'York, il ne dissimula pas sa fureur de s'être ainsi réduit à ne pouvoir profiter des circonstances les plus favorables. N'ayant plus rien à craindre de l'Angleterre, il renoua ses alliances avec les ducs de Guyenne et de Bretagne; il offrait au premier la main de sa fille, et déjà l'évêque de Montauban était arrivé à Rome pour obtenir des dispenses du pape Paul II.