Le port de l'Ecluse reconnaîtra la suprématie des Brugeois, qui en occuperont les châteaux. Le bailliage des eaux sera fixé à Bruges.

Les villages qui ne jouissaient pas autrefois du droit de faire des draps n'en fabriqueront plus désormais, et les ouvriers haghe-poorters seront tenus de se faire inscrire dans les métiers de la ville, où il ne sera plus permis d'entrer qu'après l'apprentissage prescrit par les anciennes coutumes.

Les marchands étrangers ne pourront exposer en vente à Bruges que des marchandises étrangères. Bruges formera leur unique étape. La foire sera réduite comme autrefois à une durée de trois jours.

Les magistrats de Bruges pourront prononcer des sentences de bannissement et d'amende.

A l'avenir, quatre commissaires choisiront, au nom du prince, quatre échevins parmi les bourgeois et un dans chacun des neuf membres. Il en sera de même pour l'élection des conseillers. Les échevins et les conseillers nommeront les bourgmestres.

C'est ainsi qu'en peu de jours on avait vu s'effacer au sein des communes flamandes les traces de la domination des duc de Bourgogne pendant près d'un siècle.

Cependant le soin des réformes intérieures ne pouvait faire oublier les périls et les menaces des invasions. Le bruit s'était répandu que Louis XI avait donné l'ordre de s'emparer de la Bourgogne, et qu'il rassemblait en même temps une armée aux bords de l'Oise. Dès le 18 janvier, Marie de Bourgogne et Marguerite d'York avaient adressé au roi de France une lettre où elles le priaient, en termes fort touchants, de ne pas rompre la trêve de neuf ans conclue à Soleuvre, qui durait à peine depuis dix-sept mois. «Très-redoubté et souverain seigneur, lui écrivaient-elles, tant et sy humblement que plus povons, nous nous recommandons à vostre bonne grâce et vous plaise savoir, nostre très-redoubté et souverain seigneur, que après que avons entendu la dure fortune qu'il a plu à Dieu nostre créateur permettre sur monseigneur et son armée à la journée qui a esté entre luy et le duc Renyer de Lorreine, laquelle nous a esté de si très-grand dueil et tristesse et angoisse que plus ne porroit, nous avons en ferme foy et crédence que vostre bonté et clémence est et sera telle envers nos désolées personnes et ceste maison de Bourgogne, laquelle par espécialle et singulière dilection vous avez tant amée et honnourée, et y estes volu venir et vous y tenir en démonstrant la fiance et amour que vous y aviez par-dessus toutes les maisons de la crestienté, que sans avoir regard aux questions et différences que l'ennemy de tous biens a semez de sa malice et mis par aucun temps entre vous et mondit seigneur, vous garderés et deffendrez de toute oppression et nous et la dite maison, et les pays et signouries d'icelles; par quoy jasoit ce que nous ayons entendu que aucuns de vos gens de guerre se soient avancés de sommer la ville de Saint-Quentin, et que autres se tyrent ès pays de Bourgogne, nous tenons fermement que ce ne procède de vostre sceu, ordonnanche et bon plaisir; car nous avons veu et congneu que ches deux précédentes fortunes que mondit seigneur avait eu à Granson et à Morat, vous qui estiez lors prochain de luy et en très-grande puissanche, et qu'il vous estoit chose facile de luy porter grand et irréparable dommage, le avez delaissiet de faire en entretenant la trève estant emprinse entre vous et luy, à vostre très-grant louenge et exaltation de vostre très-noble renommée, ce qui doit à chacun desmontrer que en ceste tierce fortune qui samble la plus grande, vous vouleriés tant moins souffrir par voz gens faire chose qui fust à la diminution de si grand louenge et renommée, meismement sur nous qui sommes désolées femmes, desquelles, comme de voz très-humbles petites parentes vous estes protecteur et ne nous porroit cheoir en pensée que en voulsissiez estre le persécuteur, mesmement de moy Marie à qui vous avez tant fait de bien et honneur que m'avez levée de saintz fontz de baptesme; aussy, nostre très-redoubté seigneur, la trève qu'il vous a plu prendre avecque mondit seigneur pour neuf ans a esté faite non seullement pour la personne de mondit seigneur, mais aussy expressément pour ses hoirs et ses successeurs, en laquelle, je Margarite comme sa veusve et je Marie comme sa seulle fille et héritière, sommes expressément comprinses et devons, comme il nous semble, joïr de l'effect d'icelle en demourant en entier des pays et signouries qu'il tenoit, combien que en ce cas nous ne voulons, ne entendons estre ne demourer en aucune guerre ou inimitié à l'encontre de vous, mais de tout nostre cuer et pouvoir, en toute obéissance, amour et bonne voulenté, sans difficulté, faire envers vous tout le devoir qu'il appartient. Et s'il y a aucunes choses, soient signouries ou villes, dont au dit cas, je Marie, comme vostre très-humble filleule, me dois départir et dont vostre très-noble plaisir soyt me faire par vostre très-grande clémence avertir, je le ferray sans aucun contredit. Et entendons bien en la conduite de tous noz affaires et de ceste maison, vous supplyer que puissions par vostre bonne grâce user de vostre conseil, ayde et confort. Si vous supplions, très-redoubté et souverain seigneur, en la plus grande humilité que possible nous est, que vostre plaisir soyt de faire cesser et depporter voz gens de guerre de aucune chose entreprendre sur les pays, villes et signouries de mondit seigneur, et de nous vouloir aydier et conforter comme celles quy de tout leur cuer vous désirent de obeyr, servyr et aimer.» Marguerite et Marie avaient signé: Vos très-humbles subjectes et povres parentes.

Louis XI ne se laissa pas émouvoir par des supplications qui n'étaient à ses yeux qu'un aveu de faiblesse, et lorsque Jacques de Tinteville et Thibaut Barradot, porteurs du message des deux duchesses de Bourgogne, le rencontrèrent se dirigeant vers Péronne, il se contenta de leur répondre qu'ils trouveraient à Paris les gens de son conseil et qu'ils pourraient s'expliquer avec eux. Mais loin de les entendre, on leur donna des gardes qui ne les quittaient point. Quinze jours ou trois semaines se passèrent: enfin on leur permit d'aller rejoindre le roi dans la ville de Péronne que Guillaume Biche lui avait livrée. Ils y trouvèrent une ambassade solennelle que Marie de Bourgogne, de plus en plus alarmée, venait d'envoyer vers Louis XI pour le conjurer de nouveau de respecter la trêve de Soleuvre.

Cette ambassade était composée des évêques de Tournay et d'Arras, de Guillaume de Cluny, coadjuteur de l'évêque de Térouane, de Louis de la Gruuthuse, qu'Edouard IV avait créé comte de Winchester, de Gui d'Humbercourt, comte de Meghem, de Wolfart de Borssele, comte de Grandpré, et de Guillaume Hugonet, chancelier de Bourgogne, auxquels s'étaient joints les représentants des trois bonnes villes. Elle venait offrir au roi de lui restituer tous les territoires cédés par les traités d'Arras, de Conflans et de Péronne, et de reconnaître la juridiction du parlement de Paris. Louis XI ne se souvenait plus des terreurs qui l'avaient agité dans cette même ville de Péronne à la vue de la vieille tour où avait été enfermé Charles le Simple. Il semblait que rien ne pût plus lui résister. Montdidier avait capitulé; Roye ne s'était pas mieux défendue; Mareuil, Doulens, Corbie, Vervins, Saint-Gobain, Marle, Beaurevoir, Braie, Bapaume, Landrecies, le Crotoy, Saint-Riquier, Montreuil, Ham, Bohain, Abbeville, lui avaient ouvert leurs portes et on avait vu se ranger sous ses bannières, à côté de Guillaume Biche, le bâtard de Rubempré, qu'il avait voulu autrefois exciter à un crime odieux, et le grand bâtard de Bourgogne, qu'il venait de racheter de sa captivité de Nancy. Evidemment il ne pouvait se contenter de la restitution des villes que la fortune de la guerre avait déjà remises entre ses mains, et il répondit sans hésiter aux ambassadeurs de la duchesse de Bourgogne qu'il ne consentirait à aucune trêve, «se ce n'estoit que préalablement la cité lez Arras feust mise en ses mains pour en joyr comme du sien propre et la conté de Boulenoys pour la tenir en ses dites mains au profit de celui qui droit y aura, et aussi que ouverture lui feust faite des villes et places fortes du pays d'Artois.»

Le roi de France se préoccupait toutefois encore bien plus du comté de Flandre, dont il avait jadis admiré les richesses, que du comté d'Artois qui n'avait ni la même industrie, ni le même commerce. Il savait bien d'ailleurs que les états de Flandre exerceraient une influence prépondérante dans toutes les questions relatives au mariage de Marie de Bourgogne avec le Dauphin, mariage qu'en ce moment il désirait à tel point qu'il disait aux envoyés flamands que s'il pouvait se conclure, «non-seulement il leur accorderoit et donneroit ce qu'ils requerroient, mais du sien propre eslargiroit.» Il consentit même, pour leur plaire, à suspendre la guerre jusqu'au 2 mars, afin qu'on eût le loisir d'accepter ses propositions. Selon le récit des chroniqueurs contemporains, le roi de France combla de louanges et de caresses les députés de la Flandre. Tantôt «il buvoit à eulx et à ses bons sujés de Gand;» tantôt il offrait à Louis de la Gruuthuse «une comté de France bien meilleure que celle qu'il possédoit en Angleterre.» En même temps il affectait de traiter avec des sentiments tout opposés le sire d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Guillaume de Culny, qu'il savait être fort impopulaires en Flandre, et il leur disait, comme s'il eût partagé toutes les haines de nos communes, «qu'ils avoient perdu du tout leur gouvernement.» Il prétendait même que le sire d'Humbercourt était le véritable évêque de Liége, puisqu'il avait «levé et rechut tout l'argent du pays.» Louis XI cherchait à flatter les communes flamandes comme il flattait les bonnes villes suisses en se faisant inscrire dans leurs bourgeoisies: il voulait qu'elles le reconnussent pour tuteur de mademoiselle de Bourgogne et la remissent «en sa garde et tutelle;» mais ses tentatives restèrent sans fruit, et les envoyés flamands se bornèrent à déclarer qu'ils rendraient compte de leur mission à l'assemblée des états généraux qui siégeait à Gand.