Cependant Charles VII s'irritait vivement de cet asile accordé à un fils rebelle, et se montrait peu disposé à écouter les explications offertes par les sires de Croy et de Lalaing; il réunissait même aux frontières du nord ses troupes d'archers et d'hommes d'armes qu'il avait le premier organisées d'une manière stable et régulière, en leur donnant une solde qui remplaçât le droit odieux du pillage, vaillantes milices qui furent le modèle de toutes les armées modernes. Le duc n'en persistait pas moins à alléguer le respect même qu'il portait à la maison de France pour justifier sa conduite, et le Dauphin déclarait que si l'hospitalité lui était refusée dans les Etats du duc de Bourgogne, il irait réclamer celle des Anglais, «ennemis du royaume de France, et que là il seroit soustenu et bienvenu.»

Philippe devait trouver la punition de son zèle à animer les querelles du roi et de son fils, en voyant se développer les mêmes discordes domestiques dans sa propre maison. Le comte de Charolais se plaignait de la faveur illimitée dont jouissaient les sires de Croy; il avait eu des démêlés avec eux au sujet de la succession de la dame de Béthune: mais la haine qu'il leur portait n'éclata publiquement qu'au mois de janvier 1456 (v. st.), peu de temps après le retour du duc Philippe de Hollande.

Pendant l'absence du sire d'Auxy, premier chambellan du comte de Charolais, les sires d'Aymeries et de Quiévraing se disputaient l'honneur de le remplacer. Le dernier, fils de Jean de Croy, bailli de Hainaut, s'appuyait sur l'influence que possédait sa maison, et un jour, après la célébration de la messe, le duc appela lui-même le comte de Charolais dans son oratoire, pour lui ordonner de choisir le sire de Quiévraing, mais le jeune prince refusa de lui obéir. «Je sais bien, lui disait-il, que vous vous laissez gouverner par les Croy, mais vous ne pouvez pas exiger qu'ils me gouvernent aussi.» A ces mots, le vieux duc changea de visage; il saisit une épée et en eût frappé son fils, si celui-ci n'eût trouvé un asile dans les bras de sa mère, qui se hâta de le conduire dans l'appartement du Dauphin. Rien ne devait irriter davantage le duc de Bourgogne; il ne pouvait souffrir qu'un prince étranger fût le témoin de ces dissensions intérieures, et encore moins qu'on cherchât en lui un médiateur. Aussi, lorsque le Dauphin se présenta pour intercéder en faveur du comte de Charolais, Philippe oublia-t-il le respect qu'il lui avait montré jusqu'à ce moment, pour repousser ses instances. «Assez, monseigneur, lui répliquait-il, tenez-vous en vostre paix, je ferai bien aveuc mon fils et aveuc la mère aussi, laquelle n'a de riens amendé sa querelle.» En disant ces dures paroles ajoute Chastelain, «se monstra tant fier et tant animé, que nul œil ne le regardast qui n'en eust paor, mesmes le Daulphin.» Cependant le prince français s'était jeté à genoux, nommant le duc «son père et son tout en ce monde,» et le conjurant de pardonner à son fils. Philippe céda, mais en versant des larmes. «Gardez-le bien, s'écria-t-il, mès jour que vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me verrez de vos yeulz, or en soit vostre volenté faite, mès la mienne demorra telle.» Et il sortit en courant et se cachant la figure dans son manteau, de peur que l'on ne remarquât son émotion. On le vit descendre dans le parc qui touchait au palais de Bruxelles et entrer dans un pavillon où il appela son valet de chambre, pour lui ordonner d'aller prévenir les sires de Croy qu'ils se rendissent immédiatement à Halle; puis il se fit amener un petit cheval, et s'éloigna en traversant les rues de Bruxelles sans que personne le reconnût.

Il était déjà tard. Un froid brouillard mêlé de pluie avait succédé aux gelées. Les chemins étaient mauvais, tantôt coupés par le cours rapide des ruisseaux qu'avaient enflés les inondations, tantôt couverts de mares profondes; mais le duc n'en poursuivait pas moins sa route vers Halle, quoique la brume s'épaissît de moment en moment. La nuit arriva: elle était si obscure que le duc n'apercevait rien à une distance de six pas. Il s'était engagé dans une vaste forêt; son cheval trébuchait sans cesse et s'enfonçait tour à tour dans la boue ou dans les glaces qui, en certains endroits, avaient résisté aux faibles rayons d'un soleil d'hiver. Le duc n'avait pris aucune nourriture de toute la journée, et comme il n'avait pas changé de costume depuis qu'il avait quitté son oratoire, le froid et l'humidité pénétraient tous ses membres: les ronces qui arrêtaient son passage ensanglantaient ses mains, et c'était en vain qu'il cherchait à trouver sur le sol quelques traces qui lui eussent annoncé l'approche d'une habitation. Il essaya de crier, et sa voix se perdit également dans la solitude. Enfin, après de longues heures de souffrance et d'anxiété, il découvrit vers minuit une chaumière où il s'adressa en flamand à un pauvre paysan qui, prenant pitié de lui, alluma du feu pour le réchauffer et lui apporta du pain, quelques oignons et un peu de fromage. Ce laboureur ignorait quel était son hôte, car il l'interrogea longuement sur son état et sur les motifs de son voyage, comparant même parfois ses richesses à celles du duc de Bourgogne, parce qu'il avait reçu du voyageur égaré un florin du Rhin. Philippe le chargea de le conduire à Alsemberghe, chez un de ses anciens veneurs, où il passa la fin de la nuit et une partie de la journée du lendemain. Il se rendit ensuite au château de Genappe, et ce fut là qu'un jeune chevalier nommé Philippe Pot, envoyé par le Dauphin à la recherche du duc, le retrouva; mais Philippe se contenta de lui répondre «que de ly ne feussent en soing, car s'en alloit en Bourgogne, dequel lieu ne bougeroit d'un demi-an, et que si hardi que homme des sien ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son indignation mortelle.» Cependant Philippe Pot parvint à, calmer peu à peu l'irritation du duc de Bourgogne, en lui promettant que le Dauphin s'engagerait à ne plus lui adresser aucune prière à l'avenir. Les sires de Croy joignirent leurs instances aux siennes, et Philippe consentit à rentrer à Bruxelles. Il conservait toutefois l'amer souvenir de ce qui s'était passé, et son mécontentement éclatait en plaintes violentes contre la duchesse de Bourgogne. Ce fut inutilement qu'elle le supplia de lui pardonner son amour maternel et ses inquiétudes pour un fils qui était son unique soutien sur une terre étrangère: elle se vit réduite à quitter une cour somptueuse et brillante pour aller vivre au milieu des bois, dans un couvent de sœurs grises, à Nieppe, à l'ombre de ce château où Robert de Cassel avait trouvé, au quatorzième siècle, un asile contre le ressentiment de Louis de Nevers. Le comte de Charolais s'était déjà retiré à Termonde. Le duc exigea qu'il se soumît à toutes ses volontés, et ne lui pardonna qu'à cette condition qu'il congédierait deux officiers de sa maison soupçonnés de l'avoir encouragé dans sa résistance: c'étaient un jeune clerc qui s'appelait Guiot d'Ouzy et un ménestrel bourguignon nommé Guillaume Biche. Guiot d'Ouzy se réfugia à Paris, où la haine du duc Philippe fut jugée un titre suffisant pour le faire admettre dans la maison de Charles VII; mais il est probable que, pour se réconcilier avec le duc de Bourgogne, il lui servit d'espion. Guillaume Biche s'était rendu également en France, et y remplissait le même rôle en faveur du comte de Charolais, qui s'empressait d'instruire le Dauphin de tout ce qu'il avait appris. Des malheurs communs dont la source était la même n'étaient-ils pas un titre à une confiance réciproque et à une mutuelle amitié?

L'influence du Dauphin, conspirateur menaçant pour la France en même temps que médiateur pacifique dans les Etats du duc de Bourgogne, augmentait de jour en jour. Au mois de février 1456 (v. st.), il tint sur les fonts de baptême la fille du comte de Charolais à qui, en mémoire de sa mère, la reine Marie d'Anjou, il donna le nom de Marie. Philippe n'avait point voulu paraître à cette cérémonie, parce qu'il trouvait dans le sexe de cet enfant je ne sais quel pressentiment de la fin prochaine de sa dynastie. Nous raconterons plus tard comment le Dauphin, devenu le roi de France Louis XI, protégea la jeune princesse, qu'il avait juré au pied des autels de chérir et de défendre.

Philippe avait accordé au Dauphin une pension de trente-six mille livres avec le château de Genappe pour résidence. Il allait souvent l'y voir et deviser joyeusement avec lui et les seigneurs de la cour les plus célèbres par la vivacité de leur esprit et la fécondité de leur imagination. Ce fut à Genappe que le Dauphin et le duc se plurent à lutter avec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de Fiennes, de Lannoy, de Mériadec, le prévôt de Watten et l'amman de Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce, et surtout dans leur licence, les tableaux du Décaméron de Boccace. Nous ne rappellerons toutefois les Cent nouvelles nouvelles que pour y rechercher la part qu'y occupent des données plus ou moins sérieuses sur l'époque et sur le pays où elles furent écrites. A ce titre, il faut citer les trois damoiselles de Malines, le beau page de Brabant, le docte clerc de Lille, l'aubergeon de la dame du Hainaut. La Flandre y est aussi représentée, notamment par «le conte du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant,» qui échoua dans ses amours à Maubeuge; celui du gentilhomme qui revêtit sa robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère est déjà un récit plus grave; enfin il en est un qui, tout opposé aux autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la journée de Nicopoli, et qui ne périrent point sous le glaive des bourreaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut toutefois plusieurs qui n'échappèrent aux douleurs du martyre que pour être condamnés à l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove. Accablé des travaux les plus rudes, il regrettait amèrement sa patrie et sa femme, «qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu journellement que brief le peust revoir se encores il estoit vif, et que s'il estoit mort, il voulsist par sa grâce ses péchez pardonner et le mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la sainte foy catholique, s'estoient volontairement offerts à mort corporelle.» Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eût appris quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage. Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait été racheté «par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes,» se répandit «au pays d'Artois et de Picardie, où ses vertus n'estoient pas moins congneues que en Flandres, d'où il estoit natif.» On en fut bientôt instruit à Gand, et dès ce moment sa femme refusa toute nourriture; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible à repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres, tant il est simple et touchant, était le Dauphin Louis de France: c'est le seul titre de sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda une généreuse hospitalité pendant le long séjour qu'il y fit avec le duc de Bourgogne.

Ce fut vers les premiers jours de l'année 1457 que Philippe, pour faire honneur au Dauphin, résolut de lui montrer ces fameuses cités dont la puissance était si grande, disait le pape Pie II, qu'il semblait qu'en elles seules résidât toute celle des ducs de Bourgogne. Il se rendit avec lui de Bruxelles à Audenarde, d'Audenarde à Courtray. Arrivés à une lieue de Bruges, le 4 avril vers le soir, ils y trouvèrent les nobles et les magistrats qui les attendaient entourés de huit cents marchands étrangers, richement vêtus de soie, de damas et de velours. Les échevins complimentèrent d'abord le Dauphin, qui leur répondit doucement: «Messeigneurs, je vous mercie de l'honneur que vous me faites, et me sera bien vostre ville pour recommandée en temps à venir.» Aux acclamations qui saluaient le duc se mêlaient celles des marchands des nations; les uns criaient: «Vive Alphonse, roi d'Aragon!» les autres répétaient: «Vive Henri, roi de Castille!» et en même temps ils agitaient les torches qu'ils avaient prises avec eux pour les allumer dès que la nuit serait venue. Leurs bruyantes clameurs, leur nombre, ce mouvement même que la chute du jour ne permettait de distinguer qu'imparfaitement, surprirent le Dauphin, peu habitué aux grandes démonstrations des cités flamandes. Il crut reconnaître dans ces paisibles marchands des gens de guerre; leurs torches lui paraissaient des lances, «et durement, ajoute Chastelain, le Dauphin en devint perplex et plein d'effroy, et cuidoit certainement estre trahy, si s'en perçut le duc et devint tout honteux mesmes, mès leur fit dire que, de par le diable, ils s'en allassent tout coiement ou il les puniroit de corps.»

Le duc et le Dauphin assistèrent à Bruges aux joutes qui y avaient lieu chaque année depuis le commencement du quatorzième siècle. Le premier dimanche du carême, les bourgeois de Bruges se rendaient à Lille pour prendre part aux fêtes de l'Epinette. Le second dimanche après Pâques, ceux de Lille les suivaient à Bruges pour assister aux joutes de la confrérie de l'Ours-Blanc. C'était sur la place du Marché que les combattants, après s'être solennellement réunis à l'abbaye d'Eeckhout, venaient rivaliser de force ou d'adresse. Trois prix étaient donnés: une lance, un cor de chasse, un ours ciselé en argent. Celui qui obtenait le premier devenait le chef de la confrérie, sous le nom de forestier. La foule se pressait à ces joutes, et d'illustres chevaliers ne dédaignaient pas d'y descendre dans l'arène. Mais ce qui excita bien plus vivement l'admiration des deux princes, ce fut l'imposante solennité de la procession du Saint-Sang à laquelle accouraient de fort loin de nombreux pèlerins. Les Brugeois étalaient à l'envi, dans les rues ornées de draperies rouges et blanches, et de lanternes de mille couleurs, tout ce qu'ils possédaient de plus précieux. Le Dauphin, en voyant une si grande multitude de peuple se presser autour de lui, avait avoué qu'il ne croyait pas qu'il y en eût autant dans toute la Flandre, et ses serviteurs ne se montraient pas moins émerveillés du brillant spectacle qui frappait leurs regards: ce qui donne lieu aux chroniqueurs de cette époque de remarquer combien il était imprudent d'exciter ainsi la convoitise d'un prince naturellement avide et ambitieux.

Le Dauphin passa plusieurs semaines à Bruges; il cherchait à s'y faire aimer des habitants et étudiait avec soin leurs mœurs et leurs institutions, les ressources de leur commerce et les richesses de leur ville. Un jour, étant monté dans un petit batelet près de Bruges, il tomba à l'eau et faillit se noyer; un autre jour, il profita d'une partie de chasse pour aller visiter le port de l'Ecluse, encore si florissant alors, que parfois l'on y voyait aborder dans une seule journée cent cinquante navires.

Le Dauphin attendait à Bruges des nouvelles importantes de France. Un complot avait été formé pour enlever le roi Charles VII du château de Saint-Priest, en Dauphiné, au moment même où il donnait audience aux ambassadeurs bourguignons, chargés de lui renouveler de mensongères protestations de respect et de soumission; mais ce complot fut découvert, et le duc de Bourgogne, prévoyant de plus en plus une rupture complète, quitta la Flandre pour aller exhorter les habitants de la Somme à lui rester fidèles, s'ils étaient attaqués par les Français.