L'été s'écoula sans que rien justifiât ces craintes, et, dans les derniers jours de l'automne, le duc retourna à Bruges; il y reçut, pendant l'hiver, une députation des bourgeois de Gand, qui venaient l'inviter à se rendre dans leur ville. Philippe feignit d'abord de se montrer peu disposé à oublier les longues et sanglantes discordes qui avaient précédé la paix de Grave: il leur avait même fait dire qu'ils eussent à s'adresser au maréchal de Bourgogne, ce fameux sire de Blamont, «l'homme du monde que Gantois aultrefois plus avoient hay;» mais les députés de Gand annonçaient l'intention de réclamer la médiation du Dauphin, comme les Brugeois avaient, à une autre époque, invoqué celle du duc d'Orléans. Philippe en fut instruit; il n'eût pas vu plus volontiers un prince étranger intervenir dans les soins de son gouvernement que dans les discordes intérieures de sa maison, et il se décida à recevoir lui-même les députés de Gand, en les faisant avertir «que point ne se traveillassent de faire nulluy prier pour eulx, et par faire aultrement, ils se reculleroient plus que ne s'avanceroient.»
Les députés de Gand s'efforcèrent de calmer le duc par leurs discours. Ils lui représentèrent doucement que s'ils avaient «esté en émoi,» ils n'avaient du moins jamais, comme les Brugeois en 1325 en et 1437, persécuté en «corps» le légitime seigneur du comté de Flandre. L'évêque de Toul prit la parole pour leur répondre: il insista sur l'audace et la durée de leur rébellion, et sur ce qu'il pouvait y avoir de périlleux pour le duc de Bourgogne à aller se placer au milieu de ceux qui, naguère encore, levaient leurs bannières contre la sienne. «Les choses passées, disait-il, sont encore fresches, et n'y a que quatre ans que les playes en saignoient encore. Nous espérons bien que vous aultres et les gens de bien de la ville n'y entendez rien que léaulté; mais quelle seurté peut-on avoir en une infinité d'aultres rudes et meschans gens, malvais garssons, qui n'ont point d'honneur en eulx, ne d'avoir, mès ont peut-estre esté contre monseigneur en bataille, là, où, eulx fuians et desconfis, leurs pères, leurs frères, leurs prochains amis et parens ont esté mors et tués, et ont perdu maisons brullées, dont maintenant, par aventure, quant verroient cely par qui ce leur avoit esté fait et le sauroient estre en leurs lacs et leur fort, pensans à la vengeance de leur annuy, pourroient faire ung assemblement par nuit et à l'heure quand lui et nous tous ses seigneurs dormerions, porroient venir férir desus et contendre à tuer tout, le maistre avec sa famille?... Or, est tout cler que Gand a beaucoup de malvais garssons et de rudes et felles cœurs de gens... Il y a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se peust faire à l'honneur de monseigneur et principalement à sa seurté, et savons bien qu'il feroit bien quant il monstreroit visage de miséricorde et de clémence à son peuple, et par espécial en une si noble et puissante ville comme est Gand, une des plus belles et des puissantes du monde.»
Deux des députés de Gand, Matthieu de Gruutere et Jean Stoppelaere, cherchèrent à justifier les Gantois, en démontrant qu'il n'existait aucun sujet de crainte et d'inquiétude dans l'avenir. Quelle que fût l'étendue de la ville de Gand, quelle que fût sa population, les doyens, les jurés, les connétables, les centeniers et les dizeniers en connaissaient tous les habitants, et exerçaient sur eux une si grande influence que leurs serments garantissaient la fidélité, la soumission et la paix de toute la cité. Pour assurer le succès de cette démarche, ils offraient au duc vingt mille lions d'or; Philippe avait constamment besoin de ressources considérables pour l'exécution de ses vastes desseins. Il eût d'ailleurs jugé imprudent de faire revivre le mécontentement des Gantois, au moment où une invasion hostile, de Charles VII n'avait pas cessé d'être probable; il céda aux humbles prières de leurs députés, et promit de se rendre au milieu d'eux le 6 avril 1458.
Quelques serviteurs du duc de Bourgogne l'avaient précédé à Gand pour y étudier les dispositions des bourgeois, en même temps qu'ils veilleraient aux préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu. Ils reconnurent que tout était calme et paisible, et ne remarquèrent dans les rues que de somptueuses tapisseries aux couleurs du duc, qui étaient noir, gris et vermeil, ou de riches ornements d'or et d'argent, dont quelques maisons étaient entièrement couvertes. Leurs rapports avaient fait cesser toute inquiétude, lorsque le 27 mars ils retournèrent précipitamment à Bruges; le même jour, un tremblement de terre s'était fait sentir à Gand, et les moines de Saint-Pierre, réunis dans leur église, prétendaient avoir entendu saint Bertulf s'agiter violemment dans son tombeau, signe certain de grands événements. Ce récit parvint jusqu'au Dauphin «et lui bouta telle paour en la teste qu'il alla supplier le duc de renoncer à son projet; mais Philippe consentit seulement à l'ajourner. Le maréchal de Bourgogne, envoyé à Gand, revint bientôt annonçant que rien ne légitimait la terreur des moines de Saint-Pierre, et l'entrée du duc fut définitivement fixée au 23 avril. «Mès oncques le Daulphin ne se voult changier de son opinion, dit Chastelain, tant l'avoit peur ahers et ne l'eust sçu asseurer langue d'homme.»
Le 22 avril, le duc de Bourgogne avait passé la nuit à Eecloo; le lendemain, il se rendit à Gand. Douze cents hommes d'armes et deux cents archers le précédaient salade en tête, et il s'avançait lui-même entouré d'une multitude de barons et de chevaliers appelés de la Hollande, du Hainaut et de la Picardie; mais l'on ne remarquait ni clercs ni prêtres à sa suite. Pour le rassurer davantage, les portes de la ville avaient été ôtées de leurs gonds et les barrières avaient été enlevées. Le bailli Arnould de Gouy et quatre échevins de chaque banc, accompagnés de quatre cents bourgeois à cheval, vêtus de noir, l'attendaient à Mariakerke. Plus loin se tenaient les doyens des métiers et d'autres bourgeois qui s'inclinèrent humblement à son arrivée; plus loin encore, les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de Baudeloo, de Grammont, de Ninove, de Tronchiennes, le prévôt et les chanoines de Sainte-Pharaïde, les membres du clergé et les béguines qui chantaient en chœur le Te Deum.
Dans toutes les rues, de vastes échafauds fermaient les issues étroites et sombres des quartiers habités par les ouvriers d'où eût pu s'élancer inopinément quelque troupe de conspirateurs: on avait cherché par les emblèmes dont ils étaient chargés à faire oublier les motifs qui les avaient fait élever. Les Gantois avaient, comme les Brugeois, choisi l'image d'Abraham sacrifiant son fils pour exprimer leur obéissance: Omnia quæ locutus est Dominus, faciemus. Une jeune fille, placée dans un élégant préau, appliquait au duc ces paroles de Salomon: Inveni quem diligit anima mea. Tantôt on égalait sa gloire à celle de César, tantôt l'on comparait sa clémence à celle de Pompée. Ici on avait reproduit le discours des Israélites à Gédéon: Dominare nostri tu et filius tuus et filius filii tui; ailleurs, on avait écrit: Utere servitio nostro sicut placuerit tibi. On vit même un homme, vêtu d'une peau de lion, dégradant le fier symbole de la nationalité flamande, conduire le duc jusqu'à son hôtel en tenant la bride de son cheval. Comme les temps étaient changés! Qu'était devenu cet intraitable orgueil que l'on reprochait naguère à la cité de Gand qui, même après le désastre de Gavre, était restée, au témoignage de Chastelain, la plus puissante et la plus riche de l'Europe? «Y avoient les trois quarts, dit Jacques Duclerq, de ceux qui le voyoient, qui plouroient; et pareillement ceux de la compagnie du duc, pour l'humilité qu'ils voyoient que ceux de la ville faisoient.»
La foule se pressait dans les rues et sur les places publiques pour assister à ce spectacle; les uns s'arrêtaient autour des ménestrels qui chantaient:
Vive Bourgogne! est nostre cri;
les autres s'assemblaient au marché de la Poissonnerie, où l'on voyait, dans un grand bassin, nager des tritons et des sirènes. Vers le soir, ces divertissements continuèrent à la clarté des flambeaux; le lendemain, il y en eut, «jusques en l'hostel de la ville,» d'autres, non moins splendides, destinés à faire connaître au duc la sincérité du repentir des Gantois. Ces fêtes se fussent prolongées longtemps si le duc, remarquant que les assemblées du peuple devenaient de jour en jour plus nombreuses, n'eût jugé prudent d'y mettre un terme.
Au milieu de ces pompes, l'arrivée d'un huissier du parlement de Paris vint arracher le duc de Bourgogne à l'enivrement de la puissance et de la gloire.