En 1445, lors de la fameuse joute du sire de Lalaing et de Jean de Bonifazio, un huissier du parlement avait paru dans le palais du duc, au milieu d'un banquet solennel où siégeaient le duc d'Orléans et tous les chevaliers de la Toison d'or, pour l'ajourner en personne à répondre à la citation «d'un Dimence de Court, homme de non grand estime.» Il était revenu peu après briser à coup de marteau les portes de la tour de Lille pour délivrer un prisonnier en la présence du duc, «qui oncques toutevoies ne se deslia en parler, jà soit-ce que emprès lui en avoit aucuns qui volontiers l'eussent lancé en la rivière.»
Dix ans après, le parlement envoya de nouveau un huissier ordonner au sire d'Antoing de rendre la liberté à la fille d'un bourgeois de Lille que le duc lui avait ordonné de garder prisonnière jusqu'à ce qu'elle consentît à épouser un archer de sa garde nommé Colinet de la Thieuloie. Le duc se trouvait en ce moment en Hollande; le message dont avait été chargé l'huissier du parlement l'irrita à tel point que, sans se préoccuper des exercices religieux du carême et de l'assemblée solennelle qu'il tenait aux grandes fêtes de l'année, il s'embarqua secrètement à Rotterdam, malgré une tempête qui faillit plusieurs fois engloutir sa barque; enfin, il aborda à l'Ecluse et monta immédiatement à cheval pour se rendre dans le Hainaut, où il annonça au sire d'Antoing que, quelque chose qui arrivât, il était assez fort pour le protéger. Philippe s'indignait de ce que «lui qui estoit prince de justice estoit ainssi mené par ceulx du parlement de Paris, qui de ses subgez lui voloient oster la cognoissance et l'auctorité, et venir par haute main exploiter en ses pays dont il estoit souverain.» Cependant il feignit de se rendre aux prières et aux larmes de la mère de la jeune fille, qui était venue le jour du vendredi saint se jeter à ses pieds; mais les conseillers du parlement, dont les ordres avaient été méconnus par le sire d'Antoing et par le duc lui-même, adressèrent les plaintes les plus vives au roi.
L'huissier du parlement, qui arriva à Grand en 1458, n'était pas uniquement chargé d'inviter le duc de Bourgogne à siéger parmi les juges du duc d'Alençon; il semblait que sa principale mission fût de répéter au plus illustre et au plus indépendant des grands vassaux: «Vecy le flayel de vostre extollacion fière que vous avez prise, qui vous vient corrigier droit cy et pincier, et vous monstrer qui vous estes.» Charles VII se souvenait que le duc de Bourgogne avait repoussé sa médiation lors de la grande guerre de Gand: en même temps qu'il lui rappelait ses devoirs et ses serments, il se plaisait à répéter à ses sujets ce que Charles V disait aux barons bretons: «Lequel vous vaut mieulx ou que vous souffriez le tort de vostre pays, ou que vous souffriez le secours de droit du nostre?»
Le duc fut d'autant plus surpris de ce message, qu'en vertu du traité d'Arras aucune citation personnelle ne pouvait lui être adressée: peu lui importait, d'ailleurs, d'exercer les droits de pair du royaume, s'ils devaient lui imposer l'obligation de s'associer aux rigueurs de la justice royale contre un prince depuis longtemps son ami et son allié secret. Il répondit à l'huissier du parlement qu'il regrettait de ne pas avoir été prévenu plus tôt, afin de pouvoir se rendre à l'assemblée de Montargis avec tout l'éclat qu'exigeait son rang de doyen des pairs. «Je ne vis oncques le roy, disait-il, si voudroye aller devers lui bien accompagné et le mieux que je pourroye.» Puis, s'échauffant par degrés, il ajouta: «Quant est du roy, je ne me plaings point de luy, mès de vous aultres ceulx du parlement, je me plaings à Dieu et au monde des forfais, injures et rudesses que vous m'avez fait et faites tous les jours, tant en mon honneur comme en mes seigneuries, voluntairement et par haine, dont mon intention n'est point de le souffrir plus, mès m'en vengeray une fois si je puis, et prie à Dieu qu'il me donne tant vivre que j'en puisse prendre vengeance à l'appétit de mon cuer. Je ne le dis pas droit cy que je ne vueille bien qu'il leur soit rapporté, car vous-mesmes vous en estes et à ceste cause le vous dis.»
Le héraut d'armes, Toison d'or, fut chargé par Philippe d'aller exposer au roi de France qu'il désirait quelques délais, afin de se présenter à Montargis «bien accompagnié pour lui faire honneur et service,» et le duc lui avait dit, de sa propre bouche, que si l'on demandait quelle compagnie il comptait y amener avec lui, il répondît en son nom «qu'il y mèneroit quarante mille combattants pour servir le roy se besoing en avoit, et jamès n'y entreroit à moins.»
Le duc, «qui s'estoit renforchié au double par la retraite du Dauphin,» avait déjà mandé les hommes d'armes des fiefs et des arrière-fiefs, ainsi que les arbalétriers des bonnes villes; il avait fixé sa résidence à Lille, où il réunissait toute son artillerie, lorsque Charles VII le dispensa de se rendre lui-même à Montargis. La situation n'en restait pas moins grave; on n'ignorait pas que le procès instruit contre le duc d'Alençon embrassait tous les complots qui avaient succédé à celui de la Praguerie, «et tendoit le roy, dit Chastelain, à donner fréeur au duc de Bourgogne, lequel il maintenoit à son rebelle, et se ledit de Bourgogne eust esté attaint coupable aveuque le duc d'Alenchon, il eust mis sus le lit de justice pour en faire condempnation comme de l'aultre.» L'on avait trouvé, disait-on, dans l'hôtel même du duc de Bourgogne, des vers où l'on plaçait dans la bouche du roi de France ces menaces adressées à Philippe:
Lyon, les bras n'a pas si au desseure,
Que par toy puisse un nouvel monde faire;
Branle où tu veux, mais pense à ton affaire:
Cent ans as creu, tout se paye en une heure.