A ces tristes nouvelles, toutes les corporations courent aux armes (27 mars); elles se pressent de nouveau sur la place publique et déclarent qu'elles ne se retireront point tant que l'on n'aura pas jugé le chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, qui ont donné l'exemple et le conseil de la trahison; et avec eux, Guillaume de Cluny, qui a été leur complice, et Jean de Melle, ancien trésorier de la ville, dont le procès n'a pu être instruit avant le 18 mars, parce qu'il s'est caché pendant quelque temps dans le pays d'Alost. Les bruyantes clameurs de la multitude irritée, réunie en wapeninghe selon le vieux droit communal, retentirent pendant toute la nuit; le lendemain, Marie de Bourgogne céda au mouvement populaire qu'elle ne pouvait plus apaiser. Par une charte scellée, à la demande des trois états de tous les pays de par-deçà, assemblés à Gand, elle chargea huit commissaires, choisis parmi les mandataires des diverses provinces, d'instruire le procès des prisonniers du Gravesteen avec le concours des délégués des magistrats de Gand. Les huit commissaires nommés par la duchesse de Bourgogne étaient Everard de la Marck, sire d'Aremberg, Pierre de Roubaix, Philippe de Maldeghem, Henri de Witthem, seigneur de Bersele, Jacques de Mastaing, Jacques Uuterlymmingen, Jean d'Auffay, maître des requêtes, et Arnould Beuckelare.
Déjà les clercs des échevins parcouraient les rues, en invitant, à son de trompe, quiconque aurait quelque grief à produire contre le sire d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Jean de Melle, à se présenter devant les commissaires des états. De nombreux chefs d'accusation furent proposés et discutés: les principaux étaient, outre la trahison qu'on leur reprochait, l'abus des blancs seings que le duc Charles leur avait confiés, les exactions qui leur avaient permis de réunir, en même temps que le trésor s'épuisait, plus de richesses que n'en possédaient la plupart des princes; les conseils par lesquels ils n'avaient cessé, disait-on, d'exciter le duc à de nouvelles guerres, afin que la prolongation de son absence éternisât l'autorité dont il les avait investis à son départ, tandis qu'en retenant à leur profit une partie des taxes extraordinaires levées en Flandre, ils contribuaient à préparer le désastre de Nancy.
Trois jours s'étaient écoulés, lorsque les rumeurs qui s'étaient répandues sur la marche du procès du Gravesteen apprirent à la jeune duchesse de Bourgogne la condamnation prochaine de ces hommes en qui elle ne voyait que les anciens serviteurs de son père. Bien qu'elle n'eût en ce moment autour d'elle que leurs ennemis, parmi lesquels il faut citer le comte de Saint-Pol, dont ils avaient livré le père aux bourreaux de Louis XI, elle résolut de tenter un dernier effort pour les sauver; et, ne prenant conseil que d'elle-même, elle courut d'abord à l'hôtel de ville, près des échevins, puis au Marché du Vendredi, au milieu des métiers réunis sous leurs bannières. Lorsque, après avoir traversé la foule, vêtue de deuil et ne portant sur son front pâle d'angoisse et de douleur qu'un simple voile, d'où se déroulaient ses cheveux épars, elle monta à l'Hooghuys et parut à cette même fenêtre où Hoste Bruneel avait, dix années auparavant, pris place à côté de Charles le Hardi, un mouvement de pitié se manifesta à sa vue; il redoubla quand elle s'adressa à la commune et aux métiers assemblés, les conjurant par les larmes et les plus humbles prières de renoncer au jugement des prisonniers du Gravesteen. «N'oubliez pas, leur disait-elle, que je vous ai pardonné tout ce dont vous aviez pu vous rendre coupables vis-à-vis de moi; pardonnez également à ceux qui peuvent s'être rendus coupables de quelque délit contre vous.» Déjà quelques voix se mêlaient à la sienne; déjà deux partis se formaient sur la place publique. Les uns étaient résolus à punir, les autres espéraient pouvoir pardonner; et l'on voyait les piques se croiser pour maintenir la rigueur des lois ou pour lui faire succéder la clémence, quand une clameur plus forte et plus énergique rappela à Marie de Bourgogne que son premier devoir était de punir le riche comme le pauvre, l'homme puissant comme l'homme faible et obscur. «Et lors s'en retourna, dit Philippe de Commines, ceste pauvre demoiselle bien dolente et desconfortée (lundi 31 mars).»
Le procès du sire d'Humbercourt et du chancelier Hugonet continua: on leur demanda pourquoi ils avaient engagé le sire de Crèvecœur à livrer la cité d'Arras. On les interrogea sur un don considérable d'argent qu'ils avaient reçu dans un procès entre un bourgeois et les anciens magistrats de la ville; on leur reprochait enfin de fréquentes violations des priviléges de Gand, crime irrémissible que la mort pouvait seule expier. Les accusés ne répondirent rien sur le premier chef, alléguèrent sur le second que, s'ils avaient reçu de l'argent, ils ne l'avaient point demandé, et se justifièrent sur le troisième en remontrant que c'était le duc Charles qui avait enlevé aux Gantois un grand nombre de leurs franchises, et que cette accusation ne pouvait les atteindre, puisqu'ils n'étaient point bourgeois de la ville de Gand. Dans ce siècle où régnait Louis XI, où écrivait Philippe de Commines qui plaçait la vertu dans l'habileté et dans le succès d'une haute fortune, Humbercourt et Hugonet avaient cru pouvoir servir à la fois le roi de France et le duc de Bourgogne: ils ne voyaient dans les communes de Flandre que des ennemis, et dans ce procès qu'un acte de violence.
La mission des juges touchait à son terme; le 3 avril 1476 (v. st.), jour de la solennité du jeudi saint, les trois prisonniers du Gravesteen saluèrent, à travers les grilles de leur prison, les pâles rayons d'une aurore qui pour eux devait être la dernière. Gui d'Humbercourt était resté fier et courageux comme s'il eût attendu la mort, non sur un échafaud, mais sur un champ de bataille. Il se souvenait des héros de ces romans de chevalerie que le duc Charles aimait à lui entendre lire à haute voix, et ne songeait qu'à imiter leur noble fermeté dans le malheur. Guillaume Hugonet, plus calme, plus résigné, cherchait des consolations dans les préceptes des théologiens et des philosophes, et dans les souvenirs de sa longue expérience. Si sa conscience lui reprochait quelque faiblesse, il était soutenu par la conviction profonde que la haine aveugle du peuple avait présidé plus que la justice à sa condamnation, et ce fut avec une noble et touchante sérénité qu'il employa ses derniers moments à consoler sa femme et ses enfants, retenus eux-mêmes prisonniers par la commune de Malines. «Ma sœur, ma loyale amie, je vous recommande mon âme de tout mon cœur. Ma fortune est telle que j'attends de aujourd'hui mourir, comme l'on dit, pour satisfaire au peuple. Dieu, par sa bonté et clémence, leur veuille pardonner et à tous ceux qui en sont cause, et de bon cœur je leur pardonne. Mais, ma sœur, ma loyale amie, pour ce que je sens la douleur que vous prendrez pour ma mort, tant à cause de la séparation de notre cordiale compagnie, comme pour la honteuse mort que j'aurai souffert, je vous prie que vous veuilliez conforter sur deux choses: la première, que la mort est commune à toutes gens, et plusieurs l'ont passée en plus jeune âge; la seconde, que la mort que je soutiendrai est sans cause et sans que j'aie fait chose pour laquelle j'ay desservy la mort: par quoi je loue mon Créateur qu'il me donne grâce de mourir en ce glorieux jour qu'il fut livré aux Juifs pour souffrir sa passion tant injuste... Escript ce jeudi sainct, que je croy estre mon dernier jour.»
Le chancelier de Bourgogne avait à peine terminé cette lettre d'adieux à sa femme, qu'au moment de quitter la terre il n'appelait plus que sa sœur, lorsqu'on vint le réclamer pour le conduire avec Gui d'Humbercourt et Jean de Melle dans la salle où l'on soumettait à la torture les accusés qui refusaient de reconnaître leur crime, usage qui reposait sur ce principe du droit criminel du moyen-âge, que l'aveu du coupable était nécessaire pour qu'il pût être condamné. L'acte des aveux des trois accusés fut dressé: quelle qu'en eût été la valeur pour ceux qui les obtinrent, ils furent aussitôt après conduits à la vierschaere, où leur sentence fut proclamée. En vain déclarèrent-ils interjeter appel au parlement de Paris; en vain le sire d'Humbercourt invoqua-t-il de nouveau les immunités particulières des chevaliers de la Toison d'or: on ne leur accorda que quelques moments pour régler les derniers soins de cette vie et se préparer à une vie nouvelle; et, peu après, le chancelier et son ami quittèrent successivement le Gravesteen pour se rendre au Marché du Vendredi. Là s'élevait l'échafaud où il n'y avait aucune tenture de deuil, mais rien qu'un peu de paille, comme si les condamnés eussent été les coupables les plus obscurs. Un fauteuil y avait été toutefois placé pour Gui d'Humbercourt, qui ne pouvait plus se tenir debout, tant son corps avait été brisé par les rigueurs de la torture qu'il avait fallu épuiser avant d'affaiblir son courage. Le bourreau, maître Guillaume Hurtecam, n'avait jamais touché de sa hache des têtes aussi illustres; la vengeance populaire croyait, en les frappant, condamner toute la domination bourguignonne.
Jean de Melle avait péri sur le même échafaud: Guillaume de Cluny fut plus heureux; son jugement avait été remis aux fêtes de Pâques; il réclama les priviléges de ses fonctions ecclésiastiques, et ne fut condamné qu'à un emprisonnement, dont il s'affranchit quatre mois plus tard en payant une amende.
Il faut ajouter que, par une déclaration du 4 avril, semblable à celle qu'elle avait signée le 18 mars, après le supplice d'Huereblock et de Baudins, Marie pardonna aux Gantois toutes les offenses commises contre sa hauteur et seigneurie dans le procès dont elle avait elle-même, disait-elle, abandonné aux échevins le soin et la direction.
Le lendemain, la jeune princesse s'éloigna des murs de Gand, encore pleine des tristes images des tortures et des supplices, pour se rendre à Bruges, où elle était attendue impatiemment: on l'avait toutefois entendu répondre aux députés de cette ville: «Si vous voulez me conduire de wapeninghe en wapeninghe, j'aime mieux rester à Gand;» et il avait fallu, pour la rassurer, de vaines protestations, que rien ne devait confirmer. A Bruges comme à Gand, mille rumeurs de trahison troublaient tous les esprits, et elles venaient de se réveiller au bruit que Marie de Bourgogne avait confirmé par de nouveaux priviléges ceux que les habitants du Franc possédaient déjà comme quatrième membre du pays. C'étaient de tristes auspices pour son arrivée dans ce palais de Bruges qui conservait encore les traces de la puissance de ses ancêtres. Lorsqu'elle se rendit à l'église de Saint-Donat pour recevoir les serments des bourgeois en échange des siens, de bruyantes clameurs interrompirent les hymnes sacrées. «Il faut que nous sachions d'abord, s'écriait-on de toutes parts, si l'on a supprimé le quatrième membre et si l'on a replacé les populations du Franc sous l'autorité de Bruges.» Le tumulte était si grand que la cérémonie ne put s'achever; mais Marie de Bourgogne fit publier le même jour une ordonnance où elle déclarait que, prenant en considération la nécessité de rétablir l'ancienne organisation communale de la Flandre et de détruire les funestes résultats des modifications qui y avaient été apportées, elle abolissait, pour satisfaire aux griefs des Brugeois et sur l'instante prière des habitants du Franc eux-mêmes, le quatrième membre créé par son aïeul le duc Philippe.
Les métiers s'étaient déjà réunis en armes sur la place du Marché, malgré les sages exhortations de messire Louis de la Gruuthuse. On avait répandu le bruit que dans plusieurs districts du Franc on refusait d'accepter le rétablissement de la suprématie de Bruges. Les sires de Moerkerke et de Ghistelles étaient les chefs de cette résistance. Le bailli reçut l'ordre d'arrêter le premier, mais il eut le temps de fuir: le second fut livré par les habitants d'Oudenbourg. Le 13 avril 1477, les communes du Franc vinrent renouveler à Bruges leur acte d'adhésion de 1436, et, deux jours après, les échevins se rendirent à Gand pour recevoir des mains du grand bailli Jean de Dadizeele les chartes qui avaient réglé la constitution du quatrième membre de Flandre. L'agitation n'avait pas cessé, lorsqu'une ambassade, envoyée par l'empereur Frédéric III, entra à Bruges le 16 avril, vers le soir. Elle était composée de l'archevêque de Trèves, de l'évêque de Metz, du duc de Bavière et du chancelier de l'Empire. Louis de la Gruuthuse et Philippe de Hornes la reçurent solennellement à la clarté des torches et la conduisirent au palais. Là les envoyés allemands demandèrent, au nom de l'empereur Frédéric, qu'on donnât suite aux projets de mariage entre son fils Maximilien et la duchesse Marie, que le duc Charles avait lui-même approuvés.