L'ambassade de Péronne avait, par son sanglant dénoûment, renversé l'influence de Marguerite d'York, qui avait fait espérer à des princes anglais la main de «la plus grande héritière qui fust en son temps.» Elle avait surtout à jamais ruiné les prétentions des partisans de l'alliance française. Tous les Bourguignons qui avaient été attachés au service de Charles le Hardi avaient reçu l'ordre de quitter la Flandre, et l'on avait retenu comme otage l'évêque de Liége, Louis de Bourbon, qui, avant de ceindre, à dix-huit ans, la mitre que porta Henri de Gueldre, avait été, à peine âgé de quatorze ans, doyen de Saint-Donat de Bruges. Louis de Bourbon avait été autrefois le prisonnier des Liégeois excités par Louis XI: c'était au contraire un zèle aveugle pour les intérêts du roi de France que lui reprochaient les communes flamandes.
Les intrigues des partisans de Louis XI semblaient si complètement étouffées que madame d'Halewyn, bien que parente du sire de Commines, disait tout haut que le Dauphin était trop jeune pour que l'on pût songer à lui. Marie elle-même ne cachait point qu'elle était bien résolue à ne pas devenir la fille d'un prince indigne de la confiance qu'elle avait placée, infortunée orpheline, dans le lien spirituel qui le lui désignait pour protecteur: «J'entends, avait-elle dit, que monsieur mon père régla mon mariage avec le fils de l'Empereur; je n'en veux point d'autre.» Les ambassadeurs allemands reçurent une réponse favorable. Leur présence, l'importance de leur mission, la gravité des intérêts qui devaient dépendre de son succès, calmèrent le peuple. Marie se montra sur la place du Marché au milieu des métiers en armes, entourée des députés de la ville de Gand, qui étaient venu jurer l'alliance des deux grandes cités flamandes. A sa voix, les bourgeois rentrèrent paisiblement dans leurs foyers, et l'on sonna toutes les cloches pour célébrer le rétablissement de la paix.
Marie en profita pour se rendre, le 18 avril, à l'hôtel des échevins, où elle promit de respecter les priviléges de la ville tels qu'elle venait de les renouveler. Aussitôt après, eut lieu l'élection des magistrats, conformément aux anciennes coutumes de la Flandre, pendant si longtemps abolies. Les quatre commissaires de la duchesse choisirent les treize échevins, cinq parmi les bourgeois et les huit autres parmi les membres des métiers et des corporations. Les échevins élurent ensuite entre eux le bourgmestre. Il se nommait Jean de Keyt. Ces usages remontaient, selon la tradition populaire, à l'époque de Baudouin le Barbu. Après avoir fécondé le berceau des communes de Flandre, ils reparaissaient pour jeter un dernier rayon sur leur déclin et leur décadence.
Trois jours après, le duc de Bavière fiança la duchesse Marie au nom du duc Maximilien d'Autriche. Selon la coutume suivie dans ces cérémonies, il se reposa un instant sur un lit d'apparat à côté de la princesse, qui n'avait pas quitté sa robe de fiancée: une épée nue l'en séparait, et quatre archers veillaient à ce qu'elle ne fût point déplacée.
Le même jour (21 avril 1477) on publia, à l'occasion de ces fiançailles, une nouvelle charte où les franchises des Brugeois étaient confirmées et augmentées. Leurs libertés devaient désormais être confiées à la garde des hooftmannen et des doyens; une milice municipale de chaperons rouges était établie pour veiller à la paix intérieure; le siége de la châtellenie du Franc était fixé à Bruges, et aucun privilége ne pouvait lui être accordé sans le consentement des échevins de cette ville. On y lisait aussi que les mandements du comte, de ses conseillers ou du parlement de Paris, seraient dorénavant communiqués aux corps de métiers par les échevins le lendemain du jour où ils les auraient reçus, et que les possesseurs du tonlieu de Bruges seraient tenus, ainsi que l'amiral de Flandre, d'équiper des navires pour protéger le commerce maritime, en chargeant des échevins qui résideraient dans les ports de réprimer sévèrement tous les délits qui en troubleraient la sécurité.
La Flandre, attaquée par la France, menacée par l'Angleterre, croyait ses franchises assurées parce qu'une jeune orpheline, faible héritière de tant de princes redoutés, lui avait rendu quelques chartes qui remontaient à la journée de Courtray. Elle avait foi dans son courage, parce qu'elle combattait sous ses vieilles bannières, qu'elle s'était hâtée de faire chercher à Notre-Dame de Boulogne et à Notre-Dame de Halle. De toutes parts un vif enthousiasme se manifestait sans entraves. Les milices communales se mettaient en marche au son des cloches. A Gand, six échevins se placèrent à la tête des connétablies appelées à prendre part à la guerre: elles avaient pour chef le bâtard d'Herzeele, héritier d'un nom illustre dans les fastes militaires des communes flamandes.
Le même zèle s'était répandu de l'atelier des corps de métiers à l'opulente demeure du bourgeois, du château crénelé du noble à l'humble chaumière du laboureur. Ici l'on chantait:
Galans de Picardie,
De Flandres et d'Artois,
De Haynau la jolie,