Le mécontentement de Louis XI fut extrême quand il sut qu'on avait combattu contrairement à ses volontés; il disgracia le sire d'Esquerdes et le sire de Saint-André, et résolut de remplacer les francs archers par des gentilshommes, parce qu'il avait plus de confiance dans le courage de la noblesse, toujours fidèle à cette tradition de l'honneur qui lui avait appris à mourir plutôt que de reculer; mais loin de les chercher dans ses Etats, il alla les recruter vers les marches de l'Allemagne et de la Suisse, sans se préoccuper des conséquences d'une politique méticuleuse qui allait compromettre pendant un demi-siècle la fortune militaire de la France, en plaçant en des mains étrangères le soin de la défendre.
Lorsque la guerre se ralluma, au mois de septembre 1479, les Français envahirent le pays de Bourbourg, sans rencontrer d'armée qui mît obstacle à leurs progrès, et la Flandre eût été perdue, si Jean de Dadizeele, faisant en toute hâte sonner le tocsin dans les campagnes, n'eût réussi à les arrêter près de Cassel, en leur opposant les milices communales, illustrées par la victoire de Guinegate.
Cependant, les revers ne lassaient point les ambitieuses espérances d'un prince habitué à trouver dans sa persévérance le gage de ses succès. Louis XI, cherchant dans les négociations des triomphes moins incertains que ceux des armes, traitait avec la Castille, forçait le roi René à lui céder une partie de ses Etats, s'emparait de la tutelle du jeune duc de Savoie, concluait de nouvelles alliances avec les Suisses et les Génois, et menaçait le duc de Bretagne de lui opposer, s'il ne soutenait pas ses intérêts, des prétentions rivales qui remontaient à Jeanne de Blois. Il envoyait en même temps le sire de Blancfossé et Pierre Framberg s'aboucher à Metz avec les députés des villes de Gueldre, pour qu'elles prissent les armes contre le duc d'Autriche.
En présence de ces immenses préparatifs, la Flandre se demandait si elle pouvait compter sur la protection d'un prince qui n'avait été victorieux que malgré lui et qui, même après sa victoire, avait abandonné aux Français le pays de Bourbourg. Les communes s'agitaient et le sire de Lalaing écrivait lui-même au sire de Dadizeele: «Je meurs de ce que je voy que les Franchois gastent ainsy nostre pays et que nous n'y pourvéons autrement.» Maximilien s'était rendu à Gand au mois de novembre pour y réclamer de nouveaux impôts, quand le doyen des métiers lui déclara, au nom des bourgeois, qu'il était nécessaire que d'abord il rendît compte de tous les deniers employés. «Voulez-vous donc la perte de la Flandre? s'écria Maximilien.—Nous l'aimons trop, répliquèrent les bourgeois, pour laisser à d'autres le soin de sa défense.» En effet, une assemblée générale fut convoquée à Termonde, et toutes les mesures y furent prises pour organiser la résistance sur la base la plus large et la plus nationale; les milices communales prêtes à s'armer au printemps s'élevaient à cent cinquante mille hommes.
Dans ces graves circonstances, où Maximilien se voyait condamné au mépris et à l'isolement aussi bien vis-à-vis de ses sujets que vis-à-vis des princes étrangers, une femme conçut le projet de rétablir l'influence qui lui échappait. Cette femme était la duchesse douairière de Bourgogne, Marguerite d'York. Veuve de Charles le Hardi, elle aspirait à se venger des communes flamandes, qui l'avaient bannie en 1477. Elle se souvenait aussi de l'asile offert à Edouard IV et de cette glorieuse intervention dans les troubles de l'Angleterre qui avait jadis resserré l'alliance des maisons d'York et de Bourgogne. Sur ces deux bases reposaient les desseins ambitieux qu'elle fit aisément accepter à un prince qu'elle dominait autant par la fermeté que par la supériorité de son esprit.
Depuis longtemps les agents de Marguerite d'York multipliaient leurs démarches pour combattre l'influence des conseillers anglais que pensionnait secrètement Louis XI, lorsqu'au mois de juin 1479, quelques semaines avant la bataille de Guinegate, des navires flamands conduisirent au port de l'Ecluse trois vaisseaux français où l'on saisit des présents adressés à lord Howard et des lettres de Louis XI qui l'exhortaient à faire en sorte que dix mille Anglais se joignissent à son armée pour envahir la Flandre. Lord Howard fut arrêté avec onze de ses amis, et des plénipotentiaires se rendirent à Saint-Omer, où ils conclurent, le 18 juillet, une convention relative au mariage de Philippe, fils de Maximilien, avec Anne d'Angleterre, troisième fille d'Edouard IV.
Marguerite d'York, encouragée par ce succès, allait aborder la lutte contre les communes flamandes, lutte périlleuse et difficile, dans laquelle elle espérait être plus heureuse ou plus habile que les rois les plus redoutables. En 1453, Gand avait représenté les communes flamandes dans sa longue guerre contre le duc Philippe de Bourgogne. En 1479, la question est posée sur le même terrain, sur le terrain où elle a été décidée vingt-six ans auparavant par la bataille de Gavre. Des nobles de la cour répétaient tout haut que la ville de Gand était mal gouvernée. Les officiers du prince tenaient le même langage.
Voici en quels termes mystérieux le comte de Saint-Pol avertissait le sire de Dadizeele de la situation des choses au mois de décembre 1479: «Pour vous bien advertir, tant de secrets entendements courent aujourd'huy que l'en ne s'y scet cognoistre: ce scet le Tout-Puissant!»
Quels étaient ces secrets entendements? Le document suivant les fera connaître: «A messire Jean de Dadizeele, haut bailli de Gand, notre très-cher seigneur. Noble et digne seigneur, les échevins des deux bancs de Gand et les deux doyens de la ville de Gand, salut et amitié: qu'il vous plaise savoir que nous avons appris aujourd'hui par Jean de Coppenolle, notre secrétaire, qu'il se fait quelque machination par le moyen et à la poursuite de certaines personnes qui nous sont hostiles, comme on peut le supposer, pour que l'on vous enlève votre dignité de haut bailli de Gand, ce qui nous paraît fort étrange, et nous ne pouvons soupçonner quels sont les griefs que l'on produit contre vous et nous avec une intention coupable, ce qui serait triste à voir et à entendre. Hâtez-vous donc de vous rendre à Gand afin de savoir si vous n'avez plus d'autorité et d'examiner ce qu'il nous reste à faire pour vous la conserver.»
Marguerite d'York croyait désarmer les communes flamandes en les privant des sages conseils du sire de Dadizeele, mais elle comprit bientôt que c'était une trop vaste tâche que de vouloir régner à Londres par les négociations et à Gand par la force et la violence. Au mois de mai 1480, Maximilien charge l'abbé de Saint-Pierre de déclarer aux échevins et aux doyens de Gand que jamais il ne songea à leur enlever leurs priviléges, et qu'il espère qu'ils le soutiendront avec les bonnes villes dans ses démarches, «pour acquérir l'ayde des Anglois contre le roy de France, qui contendoit destruire la comté de Flandre pour distraire d'icy la marchandise et la attraire en France.» Les Gantois répondent fièrement qu'ils sont résolus à maintenir les priviléges que leurs ancêtres payèrent de leur sang, et que, d'après ces priviléges, tant que toutes les infractions qu'ils ont subies n'auront point été réparées, ils doivent s'abstenir de toute relation avec les autres membres de Flandre. Ils ajoutent qu'ils désirent être instruits des négociations commencées avec l'Angleterre.