Le 7 octobre 1481, Jean de Dadizeele se trouvait à Anvers, lorsqu'il fut assailli le soir par quatre ou cinq meurtriers inconnus. Peu de jours après, il rendit le dernier soupir. Sa vie, jusque-là destinée à accomplir à travers mille périls une œuvre de conciliation, eût pu modérer les passions inquiètes de ses amis, et protéger ceux-là mêmes qui le haïssaient: sa mort allait briser le dernier obstacle qui s'opposât aux discordes civiles, car elle devait être également funeste aux hommes qui l'avaient préparée et aux bourgeois, qui lui firent des funérailles aussi pompeuses que celles d'un prince: c'était le deuil de la Flandre entière, condamnée à voir s'éteindre avec la paix intérieure les dernières illusions de la puissance et de la liberté.
Maximilien se trouvait à Anvers lors de l'attentat dirigé contre le sire de Dadizeele. Il était même allé le voir et avait fait fermer les portes de la ville, afin que les auteurs du crime ne pussent s'échapper. On ne les découvrit point: cependant la rumeur publique accusait le sire de Montigny et le bâtard de Gaesbeke. Le premier était le beau-père, et le second le fils illégitime de messire Philippe de Hornes, seigneur de Gaesbeke et de Baucignies, connu lui-même comme l'un des principaux ennemis de la victime. Maximilien feignit de l'ignorer et ne se souvint plus de l'assassinat de Jean de Dadizeele que pour en profiter. On arrêta à Bruges par son ordre les magistrats et les bourgeois les plus respectés, Jean de Riebeke, Jean de Keyt, Jean de Boodt, Martin Lem, si fameux par le zèle qu'il avait montré à prodiguer ses biens pour résister à l'invasion française, Jean de Nieuwenhove, l'un des héros de Guinegate. Il fallut quatre jours aux officiers de Maximilien pour étayer sur les griefs les plus vagues leur acte d'accusation. Il nous suffira de rappeler que l'un de ceux que l'on reprochait à Jean de Nieuwenhove était de s'être approprié à Guinegate le trésor de l'armée, trésor qui avait été pillé, on le savait bien, par les hommes d'armes du sire de Saint-André. La conclusion était du reste telle que l'avarice de Maximilien permettait de le prévoir: le payement d'une amende qui pour chacun des accusés se serait élevée à quarante mille lions d'or. Tous les conseillers de Maximilien s'étaient empressés d'offrir leur témoignage hostile: c'étaient, entre autres, Roland d'Halewyn, allié à la maison de Hornes, Jacques de Ghistelles, Charles d'Uutkerke, et en même temps le duc d'Autriche décidait que cette affaire serait portée devant la juridiction de son conseil, juridiction évidemment dénuée de toute garantie d'impartialité; mais les accusés réclamèrent si vivement les priviléges attachés au droit de bourgeoisie qu'il fallut ajourner leur jugement.
Peu de jours après, les états se réunirent à Bruges. Les échevins de cette ville et ceux du Franc, effrayés par l'arrestation de leurs anciens collègues, accordèrent les subsides qui furent demandés; mais les échevins de Gand refusèrent d'envoyer des députés à cette assemblée. Ils avaient protesté contre l'arrestation de Jean de Nieuwenhove et de ses amis en prononçant immédiatement une sentence de cinquante années d'exil contre le sire de Hornes. Celui-ci ne répondit à leurs menaces qu'en les traitant de chiens et en portant par moquerie un collier de fer garni de clous pour se défendre contre eux. Le sire de Hornes ne quittait plus Bruges, où il s'abritait sous le manteau de Marie de Bourgogne, non pas parce que c'était un manteau de pourpre, mais parce que la princesse qui le portait était bonne, douce, aimable, pieuse, respectée de tous. La transmission de la souveraineté par les femmes annonça toujours pour la Flandre un avenir prochain de désastres et de malheurs, aussi bien depuis Jeanne de Constantinople jusqu'à Marie de Bourgogne que depuis Marguerite d'Autriche jusqu'à Marie-Thérèse, et toutefois la Flandre, indocile à l'autorité des monarques les plus redoutables et des capitaines les plus illustres, se prit toujours à aimer celle qui résidait en de plus faibles mains: elle chérissait l'héritière orpheline de Charles le Hardi autant qu'elle avait chéri autrefois les héritières orphelines de Baudouin de Constantinople, comme si les traditions de la gloire des dynasties qui s'éteignent empruntaient un nouveau prestige et un dernier éclat en se reposant au sein de l'innocence et de la chasteté de la vierge et de la femme.
Voyez Marie de Bourgogne au milieu des bourgeois de Bruges qui osèrent lutter contre la puissance de son aïeul: ils l'admirent et la vénèrent tandis qu'elle se mêle, pieds nus et un cierge à la main, aux processions qui demandent à Dieu la victoire de Guinegate. Ils applaudissent également à sa grâce et à son adresse lorsque, entourée de dames, elle effleure de ses patins légers la glace qui conserve à peine sa trace, prophétique image d'une existence fugitive et trop tôt éclipsée; ils la saluent de leurs acclamations quand elle se prépare, le faucon au poing, à parcourir les bois et les marais: un jour, toutefois, au lieu de reparaître aux portes de Bruges au son des fanfares et du joyeux hallali, on la rapporta pâle, sans mouvement, le corps à demi brisé, à la suite d'un bond de son coursier, qui s'était renversé sur elle. L'affection dont elle était l'objet ne se manifesta jamais plus vivement; elle fit bientôt place à un sentiment profond d'inquiétude. Une procession solennelle parcourut toute la ville: elle rentrait à Saint-Donat lorsque le dernier soupir de la jeune duchesse de Bourgogne monta vers le ciel avec les derniers chants du clergé, au milieu des prières et des larmes du peuple (27 mars 1481, v. st.).
LIVRE VINGT-UNIÈME.
1481-1500.
Discussions relatives à la mainbournie.
Intervention de Charles VIII.
Décadence et fin des communes flamandes.
Dès que l'on avait pu prévoir la mort de la duchesse de Bourgogne, le sire de Gaesbeke, voyant que la protection sur laquelle il se reposait allait lui manquer, s'était hâté de fuir de Bruges.
Les Gantois avaient confirmé le 18 mars la sentence qu'ils avaient prononcée le 11 décembre contre lui. Les sires de Beveren et de la Gruuthuse se rendirent au milieu d'eux pour les calmer, et revinrent avec leurs députés, qui furent reçus avec honneur: deux jours après, Jean de Nieuwenhove et les bourgeois qui avaient été emprisonnés avec lui furent solennellement absous de toutes les accusations portées contre eux.
Selon les clauses de l'acte du 18 août 1477, l'autorité du duc d'Autriche devait se terminer par la dissolution du mariage qui en était la base, et le 8 avril, les états de Flandre s'assemblèrent à Bruges pour s'occuper des affaires publiques et renouveler l'ancienne alliance des trois bonnes villes. Maximilien promit d'éloigner désormais de lui Philippe de Hornes, Roland d'Halewyn, Jacques de Ghistelles et leurs amis: il offrit de plus de prêter un nouveau serment de respecter les franchises et les priviléges du pays. Il espérait ainsi obtenir la tutelle de son fils et le maintien de son autorité; mais les états demandèrent quelque délai pour délibérer; et s'ils consentirent, dans une nouvelle réunion, tenue à Gand le 3 mai 1482, à lui reconnaître le titre de bail et de mainbourg, ce fut avec cette réserve importante que la Flandre «seroit gouvernée soubz le nom de monseigneur Phelippe par l'advis de ceulx de son sang et de son conseil estans et ordonnez lez luy.»