Maximilien, ébloui du titre pompeux qui l'associait à l'autorité impériale et lui en assurait la transmission, s'abandonnait de plus en plus, avec une confiance sans limites, aux rêves de son ambition. Les flatteries de ses courtisans, les prophéties de ses astrologues et de ses devins lui présentaient sans cesse l'image éclatante des triomphes qui lui étaient réservés; il n'était point de projet qui ne le séduisît par quelque illusion, point d'illusion qui ne dominât sa faible raison, en y gravant d'altières espérances. Tantôt il voyait le roi de Hongrie, Mathias Corvin, l'illustre fils de Jean Huniade, réduit à lui céder son royaume, en fuyant chez les Turcs. Tantôt il songeait à se placer à la tête des Suisses pour chasser du duché de Milan la dynastie fondée par le bâtard d'un paysan de Cottignole, dont il devait plus tard épouser la petite-fille: de Milan il eût marché à la conquête du royaume de Naples; mais son premier dessein, le plus considérable de tous, était d'envahir la France, pour aller réclamer les armes à la main sa fille, appelée malgré lui à devenir reine de France. Ce n'était point, du reste, son unique grief contre Charles VIII, car il l'accusait d'avoir excité des troubles à Liége et d'avoir équipé quatorze grands navires pour soutenir la faction des Hoeks en Hollande. Pour réussir dans cette difficile entreprise, Maximilien comptait sur trente-deux mille chevaux qui devaient lui être envoyés par les princes allemands, indépendamment des hallebardiers, arquebusiers et autres combattants à pied, accourus de l'Empire, de la Lorraine et des ligues suisses. C'était dans les Pays-Bas qu'il devait commencer la guerre, et il espérait bien s'emparer en passant du temporel de l'évêché de Liége et du fief de l'abbé de Stavelot, sauf à continuer son œuvre en confisquant plus tard les priviléges de toutes les communes de Flandre qui lui avaient été hostiles.

Le roi de France avait retiré ses hommes d'armes des frontières: sa confiance dans la paix en abrégea la durée. Le sire de Montigny surprit Mortagne. Honnecourt et l'Ecluse partagèrent le même sort. Térouane fut escaladée par Salazar, et ce fait d'armes fut suivi de près d'une tentative dirigée contre Saint-Quentin. Maximilien avait attendu ces succès pour sommer le roi de France de l'aider et de le soutenir, conformément au traité d'Arras, si fréquemment invoqué dans des tendances tout opposées, en déclarant que le seul moyen de maintenir la paix était l'éloignement immédiat d'Anne de Beaujeu et de Philippe de Crèvecœur, qui avaient profité de sa minorité pour exciter par des lettres séditieuses les communes de Flandre, de Brabant et de Hainaut à s'associer à leurs «conspirations et machinations.»

Charles VIII justifia dans une réponse non moins altière la conduite de ceux que Maximilien accusait: «Ne avez cause de les chargier du faict de Flandres, car ce qui faict y a esté ce a esté par bon conseil... Le comté de Flandre est une des anchiennes pairies de France, et se avons voullu le tenir en paix comme prince et seigneur souverain, nous avons faict ce que debvions faire, et vous le contraire. Et quand ladite conté vous appartiendroit, ce que non, vous l'auriez confisquée par les desraisonnables termes que avez tenus.» Puis il rappelait que Maximilien avait chargé son échanson Philippe d'Allers de se rendre à Melun pour promettre en son nom de ne pas enfreindre la paix, et qu'il avait profité de la bonne foi du roi de France, qui avait retiré ses garnisons des frontières, pour surprendre Térouane et Mortagne et attaquer Saint-Quentin. Il lui demandait comment, après avoir violé le premier traité, il osait proposer d'en conclure un second, et repoussait énergiquement toutes les allusions qui s'adressaient à sa minorité et à sa jeunesse. «Sachez bien, disait-il, que ne sommes pas en si bas eage et ne avons pas si petite expérience que ne congnoissons véritablement ceulx qui nous font bien ou mal et que ne soyons bien délibérez de leur rénumérer et rendre quand le oportunité s'i pourra tourner, ainsi que bon prince poet et doibt faire en sa juste querelle.» Le roi de France annonçait de plus l'intention de ne pas rompre son alliance avec les Flamands, alors même qu'il se trouverait obligé de pénétrer sur leur territoire pour combattre les hommes d'armes de Maximilien.

Le roi des Romains répondit en ces termes au roi de France: «Très-cher et très-amé frère, nous avons reçeu certaines lettres de par vous, faites et forgées, comme croyons, par ceux qui à tort et sans cause nous ont en haine et malveillance. Ainsi n'avons point trouvé estre convenable d'y respondre, et sommes délibérés de non plus vous escrire ou faire nommer comme il appartient à vostre royale dignité, au cas que perséveriez en telles dérisions et insolences envers nous...» A cette lettre était joint un long mémoire des conseillers de Maximilien, qui attribuaient à leur maître le titre fort douteux de chef des rois chrétiens et qui reprochaient vivement aux conseillers de Charles VIII «la deshonneste forme et manière d'escrire à un tel roy qu'est le roy des Romains.» Ils reproduisaient, du reste, tous les griefs élevés contre Anne de Beaujeu, en l'accusant «d'avoir prins argent» de «ceulx de Gand,» menaçaient le roi de France de le déclarer déchu de tout droit de suzeraineté sur la Flandre, et justifiaient l'escalade de Térouane et de Mortagne, par l'appui que les Français donnaient aux Liégeois.

Maximilien, fidèle à sa politique, avait adressé aux princes du sang et à la ville de Paris son manifeste contre la régence d'Anne de Beaujeu. Il les y pressait de renverser son autorité et de former un conseil supérieur des princes du sang et des députés des états qui pourraient aviser au rétablissement de la paix, de concert avec les députés de l'Empereur: étrange hallucination, qui le portait à proposer à la France ce qu'en ce moment même il combattait en Flandre.

La réponse des échevins de Paris est du 2 septembre 1486. Ils y repoussent hautement les plaintes du roi des Romains, et le rendent seul responsable de la violation du traité d'Arras. En effet, il avait commencé la guerre «contre droit et raison en entrant par surprise en armes au royaume,» et il ne pouvait la continuer, ajoutaient-ils, «sans faire le grand dommage du pays de Flandre.» Il y a une connexion évidente entre cette déclaration et la réponse des ministres de Charles VIII, qui en avaient pris connaissance avant qu'elle fût remise au héraut d'armes Toison d'or. La commune de Paris ne pouvait être hostile à un système de gouvernement qui soutenait les communes flamandes.

Au conseil du roi, d'autres considérations rendaient les inimitiés plus vives. On ne pouvait souffrir qu'un prince étranger se prétendît supérieur à Charles VIII et lui refusât même le titre de roi; et à ce sujet le sire de Graville disait tout haut que si l'histoire se taisait sur les exploits des Allemands en France, elle avait conservé le souvenir de ceux de Charlemagne, qui avait conquis et soumis toute l'Allemagne.

Ce n'était que dans la faction des princes du sang que Maximilien pouvait espérer un appui. Le duc d'Orléans lui était favorable, et le duc de Bourbon, bien que frère du sire de Beaujeu, déclarait, en présence de Charles VIII, que le sire de Graville et ses amis «estoient cause de la guerre que faisoit le duc d'Austriche et du mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du sang, et alléguoit qu'il estoit connestable et qu'à luy appartenoit l'exécution de la guerre, et qu'il s'en vouloit aller en Picardie pour résister à l'entreprise du duc d'Austriche et y trouver quelque bon appointement.» En effet, malgré tous les efforts que l'on tenta pour l'en dissuader, malgré ceux du roi lui-même, il se rendit en Picardie. Le duc de Bourbon était guidé par les conseils de quelques-uns de ses serviteurs, «fort grands mutins.» Le principal, le plus capable, le plus influent, était l'ancien ami de Charles le Hardi, devenu, en 1472, l'un des conseillers de Louis XI, Philippe de Commines, qui avait épousé en France la fille d'un maître d'hôtel du roi, beau-frère de la dame de Montsoreau, si fréquemment nommée dans les enquêtes relatives à l'empoisonnement du duc de Guyenne. Soit qu'il eût été inquiété au sujet de la révision des donations faites aux dépens du domaine royal, soit qu'il subît avec peine la haine et le mépris qui poursuivaient les anciens ministres de Louis XI, il conspirait, et la jeune royauté de Charles VIII allait rouvrir pour lui une de ces cages de fer, sombres monuments d'un règne dont il avait été à la fois le Séjan et le Tacite.

Enfin le moment arriva où Maximilien espérait envahir la France avec le secours des Français eux-mêmes, et se placer, par de mémorables succès, parmi les héros et les vainqueurs les plus glorieux. Dans son orgueil, il datait ses mandements de Lens, «première ville de nostre conqueste;» il avait, disait-on, été le premier qui eût songé à former la milice, depuis si célèbre, des lansquenets ou landsknechten, ce qui l'égalait à Jules César; et l'on ajoutait qu'il était au monde le seul prince qui connût à la fois toutes les ressources de l'art si difficile de la guerre. L'empereur Frédéric III s'était rendu lui-même en Flandre, afin que l'éclat du sceptre impérial ajoutât quelque chose à celui de cette grande expédition. Mais jamais projets plus audacieux n'aboutirent à un résultat plus déplorable. La faction des princes du sang rougit de s'armer pour livrer la France à ses ennemis, et l'on vit bientôt les Allemands et les Suisses que Maximilien avait recrutés abandonner ses drapeaux à défaut de solde. Les uns allèrent rejoindre les Français; d'autres cherchèrent à s'indemniser de leurs pertes en pillant le pays. Il ne resta à l'Empereur qu'à regagner l'Allemagne, et Maximilien, qui espérait, comme les confédérés de Bouvines, aller arborer l'aigle germanique sur le pont de la Calandre, non moins humilié quoiqu'il n'eût point combattu, fut réduit à implorer l'appui de ses propres sujets de Flandre et d'Artois qu'il méprisait naguère encore; mais les bourgeois de Saint-Omer lui répondirent qu'ils étaient résolus à conserver une stricte neutralité, et leur exemple fut suivi par les habitants de Lille et de Douay. Cette neutralité fut toutefois de peu de durée pour la ville de Saint-Omer, puisque les Français y entrèrent dès le 27 mai 1487. Deux mois après, le sire de Crèvecœur reconquit l'importante forteresse de Térouane (26 juillet), et ce premier revers fut suivi d'un second échec plus important et plus grave.

Les hommes d'armes allemands et bourguignons qui se trouvaient sous les ordres du comte de Nassau avaient voulu réparer la perte de Térouane en enlevant la ville de Béthune; mais ils se laissèrent surprendre et furent mis en déroute; près de neuf cents d'entre eux restèrent sur le champ du combat. Le comte de Nassau fut fait prisonnier, et avec lui Charles de Gueldre, Pierre de Hennin, Gérard de Boussut, Georges Vander Gracht, Charles et Philippe de Moerkerke, Jean de Commines, Jean de Praet, Jean d'Overschelde, bailli d'Ypres, Jacques de Heere, bourgmestre du Franc, et tous les principaux chevaliers du parti de l'archiduc.