Le même soir, le roi des Romains, accompagné du bourgmestre Jean de Nieuwenhove et d'un petit nombre de serviteurs, se rend à la porte qu'il a désignée au sire de Gaesbeke, et demande qu'on la lui ouvre: mais le bourgmestre donne en vain l'ordre qu'on lui obéisse. Les gardiens de la porte redoutent quelque trahison et s'y opposent sans qu'on puisse ébranler leur résolution. Les moments étaient précieux; il fallait agir avant que les bourgeois fussent instruits de ce qui se passait. Maximilien se hâta de se diriger vers la porte de Sainte-Croix, où l'attendaient Jacques de Ghistelles, Jacques de Heere et Corneille Metteneye, et de là vers la porte de Gand: il y éprouve le même refus. Il est plus heureux à la porte de Sainte-Catherine; elle lui est ouverte, et dès qu'il est sorti de la ville, il fait avertir le sire de Gaesbeke que c'est de ce côté qu'il doit se porter. Puis lorsqu'il juge qu'il a reçu l'avis qu'il lui a adressé, il rentre à Bruges et s'empare aussitôt du guichet; mais le cri des gardiens: «Trahison! trahison!» a été entendu; leurs concitoyens des rues les plus voisines accourent à leur secours et les aident à abaisser la herse avant l'arrivée du sire de Gaesbeke. Maximilien tente inutilement un dernier effort à la porte de la Bouverie: les barrières qui s'étaient fermées en 1437 devant le duc Philippe de Bourgogne ne devaient pas s'ouvrir devant le roi des Romains. Il ne lui reste qu'à fuir dans son hôtel; il y mande aussitôt Pierre Lanchals et les principaux bourgeois de son parti, et les presse de trouver le moyen de se rendre maîtres des portes de la ville.
Cependant le bruit de ce qui s'était passé à la porte de Sainte-Catherine s'était répandu de toutes parts, et les métiers courant aux armes occupaient déjà toutes les portes sous les ordres de leurs doyens. Le roi des Romains résolut alors, selon un récit contemporain, de faire mettre le feu aux quatre coins de la ville, espérant que le sire de Gaesbeke pourrait s'y introduire à la faveur de ce désordre; mais on arrêta facilement l'incendie et cette dernière tentative n'eut d'autre résultat que de rendre plus vive la haine du peuple.
Dès ce moment, la question devenait de plus en plus grave pour le roi des Romains; en cherchant une victoire qui devait le rendre l'arbitre de la vie et des biens des bourgeois de Bruges, il s'était exposé à une défaite qui devait nécessairement faire de lui leur prisonnier. Le sentiment de ce péril ne le quittait point, et la nuit durait encore quand il résolut de faire un dernier effort. Il avait appris que la porte de Gand était confiée à Matthieu Denys, doyen des charpentiers, qu'il croyait lui être plus favorable que tous les autres doyens, et se dirigea sans tarder de ce côté avec quelques-uns de ses partisans et quelques cavaliers allemands. Cependant toutes ses espérances furent déçues: Matthieu Denys rejeta avec de rudes et violentes paroles toutes les prières qui lui furent adressées. «Livrez-moi votre doyen,» s'écria alors le roi des Romains furieux, en s'adressant aux hommes des métiers qui entouraient Matthieu Denys, «livrez-moi votre doyen, et je vous comblerai de mes bienfaits.»—«Et nous, tant qu'il y aura une goutte de sang dans nos veines,» lui répondit énergiquement le porte étendard Adrien Demuer, «nous jurons de ne point l'abandonner.» Le roi des Romains insistait pour qu'on le laissât au moins sortir de la ville avec ses cavaliers allemands. On ne le lui permit point davantage; on craignait que son intention ne fût de rallier les garnisons de Damme et de l'Ecluse pour aller rejoindre la petite armée de ce sire de Gaesbeke en qui les Brugeois n'avaient pas cessé de redouter le vainqueur de Montenac et l'ennemi de Jean de Dadizeele, impatient de venger sur eux la mort de son père Jean de Hornes.
Maximilien espérait encore en ce moment que le peuple s'apaiserait; mais lorsqu'il apprit que l'irritation s'accroissait sans relâche, il tint conseil sur ce qu'il y avait lieu de faire. «Il faut, dit Salazar, que nous nous armions les premiers avant que ces vilains aient eu le temps de se réunir sur la place du Marché.» Cet avis fut adopté, et tandis que Pierre Lanchals faisait prévenir les bourgeois de son parti qu'ils se préparassent à le seconder, le roi des Romains se rendait à la place du Bourg, où il rangea tous les siens en ordre de bataille. Quelques heures s'écoulèrent; les bourgeois favorables à Maximilien ne se dirigeaient qu'en petit nombre vers la place du Bourg, où leur présence devait devenir un titre de proscription; ils n'amenaient point avec eux, comme ils l'avaient promis, le métier des brasseurs. La foule qui les suivait, inquiète et curieuse, observait avec anxiété les mouvements des Allemands, qui cherchaient à l'empêcher de se mêler à leurs rangs en simulant des évolutions de combat. Cependant elle augmentait de moment en moment, et les Allemands, se voyant serrés de plus près, baissèrent leurs lances pour la tenir éloignée, en criant: «Staet! staet! Arrêtez! arrêtez!» Le peuple comprit: «Slaet! slaet! Frappez! frappez!» Et se précipitant en désordre par toutes les issues du Bourg, il alla répandre dans tous les quartiers la nouvelle des projets menaçants des Allemands, tandis que les chanoines de Saint-Donat, partageant sa terreur, se hâtaient de cacher leurs joyaux dans le sanctuaire et d'appeler les clercs à préserver l'église du pillage. Les doyens des métiers et les hooftmans s'assemblent aussitôt aux sons du tocsin: ils chargent des messagers d'aller réclamer l'appui des habitants de Gand et d'Ypres, et pourvoyant en même temps eux-mêmes à la défense de la ville, ils se portent aux Halles avec quarante-neuf canons et cinquante-deux bannières. Une agitation extrême régnait sur la place publique, et rien ne contribua plus à l'accroître que l'arrestation de deux Mores attachés au service du comte de Zollern, que l'on accusait d'avoir été les instruments de la tentative d'incendie ordonnée par Maximilien. Mille voix répétaient qu'il ne fallait plus déposer les armes. Le roi des Romains, effrayé par ces démonstrations, s'était retiré dans son hôtel, en ayant soin de ne pas traverser la place du Marché. Mais il n'était personne qui ne crût que s'il avait reçu les secours que Lanchals et ses amis lui avaient promis, il n'eût tiré une vengeance terrible de son échec de la veille.
Le peuple cherchait Pierre Lanchals pour assouvir sa fureur; les armes que l'on découvrit dans sa maison parurent une nouvelle preuve des projets qu'on lui attribuait, mais Lanchals avait disparu, et son absence évita l'horreur d'un crime à la fin de cette journée si agitée. Le peuple s'était dirigé vers les Halles, pour y enlever les têtes sanglantes de Jean de Keyt et de François de Bassevelde des tourelles où elles se trouvaient, depuis près de trois années, exposées sur des piques, lorsque des conseillers du roi des Romains se présentèrent pour lui annoncer que Maximilien l'invitait à s'apaiser et lui pardonnait ses séditions. «Il est mille fois plus coupable que nous,» répliquaient les bourgeois en montrant les restes mutilés des défenseurs de leurs franchises.
Cependant on vit paraître sur la place du Marché le président de Flandre, Paul de Baenst. Il interrogea sur leurs intentions les bourgeois qui venaient de découvrir une nouvelle tentative du roi des Romains pour introduire à Bruges le sire de Gaesbeke: «Nous voulons, répondirent-ils tout d'une voix, que vous nous montriez le mémoire des Gantois sur les griefs du pays, mémoire qui vous avait été confié pour qu'il nous fût soumis, ce que vous n'avez point fait. Nous voulons qu'on nous donne un nouveau bourgmestre et un autre écoutète, au lieu de Jean de Nieuwenhove et de Pierre Lanchals, qui ont mérité d'être livrés à la justice.» Le roi des Romains accorda Josse de Decker pour bourgmestre et Pierre Metteneye pour écoutète, mais il ne consentit à leur remettre le mémoire des Gantois qu'après avoir essayé de les tromper en leur montrant le fragment qui avait été communiqué aux magistrats.
Le même jour, on annonça du balcon des Halles qu'une récompense de 50 livres de gros serait donnée à quiconque livrerait Pierre Lanchals et Jean de Nieuwenhove. Plus heureux que ceux ci, Salazar, que les communes accusaient d'avoir rompu la paix avec la France par l'escalade de Térouane et d'avoir conseillé l'armement de la place du Bourg, avait réussi à sortir des remparts de Bruges.
Le 4 février, Maximilien se décide à se rendre lui-même au milieu de l'assemblée du peuple. Il traverse la place du Marché en saluant courtoisement les bourgeois qui l'entourent, et monte avec Pierre Metteneye au balcon des Halles pour tenter quelque nouveau moyen de conciliation; mais il n'obtint que cette réponse: «Nous attendons les députés d'Ypres et de Gand.» Dès ce moment, le roi des Romains ne fut plus que le témoin muet, obscur, presque inaperçu de l'irritation profonde qui se manifestait contre ses conseillers. Il entendit lire une lettre des échevins de Gand, qui, en promettant leur appui aux Brugeois, leur annonçaient un succès important: la défaite et la mort du sire de Gaesbeke, qui s'était éloigné de Bruges pour surprendre Courtray et qui s'était lui-même laissé surprendre par le sire de Liedekerke. Ce ne fut qu'après avoir assisté à un long récit où les Gantois félicitaient les Brugeois de ce qu'ils pouvaient désormais se juger à l'abri de tout péril, ce ne fut qu'après avoir vu renouveler l'ordre de poursuivre des recherches actives pour découvrir ses partisans cachés à Bruges, que Maximilien descendit du balcon des Halles et passa au milieu des rangs serrés des bourgeois dont les acclamations n'avaient pas cessé de retentir.
Le lendemain, de nouvelles lettres arrivèrent de Gand, où Adrien de Rasseghem venait de déchirer, dans une assemblée générale de la commune, le calfvel du 22 juillet 1485. On y engageait les bourgeois de Bruges à ne pas se séparer et à ne pas se laisser tromper par les belles paroles du roi des Romains, mais à le bien garder jusqu'à ce que les députés des trois membres fussent réunis. On les invitait aussi à s'assurer de la personne des principaux conseillers de Maximilien et de ses partisans les plus connus, parmi lesquels se trouvaient cités les abbés de Saint-Bertin et de Saint-Benigne de Dijon, Jacques de Ghistelles, Jean de Nieuwenhove, Pierre Lanchals, George Ghyselin, Roland Lefebvre, Jacques de Heere, Thibaut Barradot, Paul de Baenst. A ces noms était joint celui de Matthieu Peyaert, qui s'était enfui de Gand.
Ces lettres furent reçues avec enthousiasme: l'on dressa aussitôt sur la place du Marché des tentes et des pavillons pour préserver du froid les bourgeois qui ne devaient plus la quitter, et comme le bruit s'était répandu que Maximilien s'était enfui de Bruges, on l'invita à se rendre aux Halles pour mettre fin à ces rumeurs. Il fit le tour de la place du Marché à cheval et vêtu de drap d'or, et chacun des métiers tira un coup de canon pour lui rendre honneur. Cependant lorsqu'il déclara qu'il ne songeait pas à s'éloigner, et que si l'on en doutait on pouvait placer dans son hôtel autant de gardes qu'on le jugerait utile, on lui répondit qu'on allait examiner sa proposition; cette délibération dura une demi-heure, pendant laquelle on ne vit pas un seul bourgeois s'approcher du roi des Romains. Enfin on vint lui annoncer la décision qui avait été prise: on le priait de vouloir bien résider au Craenenburg aussi longtemps que se prolongerait l'assemblée des bourgeois (5 février 1487, v. st.).