Le peuple accueillit cette déclaration avec de vifs transports d'enthousiasme. Les partisans du roi des Romains sortirent de la ville, et tout l'argent qu'on trouva dans leurs maisons fut employé à réorganiser ces confréries des chaperons blancs et des compagnons de la Verte Tente, si célèbres autrefois, afin de chasser les Allemands qui erraient aux environs de Gand, en semant partout l'effroi et la désolation.

Les métiers, réunis en armes sous leurs bannières, envoyèrent des députés à Maximilien pour qu'il fît choisir, par ses commissaires, de nouveaux magistrats qui jurassent au duc Philippe et à la ville de Gand d'observer les traités de 1385 et de 1482, déclarant que s'il ne le faisait point, ils procéderaient eux-mêmes au renouvellement de l'échevinage, conformément au privilége de 1301; en effet ils désignèrent, peu de jours après, des commissaires qui élurent Adrien de Rasseghem, premier échevin de la keure.

Dans des circonstances à peu près semblables à celles de 1485, le roi des Romains ouvrit la guerre en essayant de nouveau de surprendre la ville de Termonde. Mais cette fois Philippe de Hornes, moins heureux que Jacques de Foucquesolles, fut repoussé par les bourgeois. Le sire de Liedekerke fut aussitôt créé capitaine de Gand, et toutes les villes de Flandre furent instruites de la rupture de la paix par de longues lettres où on les consultait sur ce qu'il y avait lieu de faire, en réclamant leur secours. Les Gantois n'avaient pris les armes, disaient-ils, que pour défendre leurs priviléges et maintenir la paix publique compromise par des mercenaires étrangers.

Maximilien s'était hâté de retourner en Flandre dès qu'il avait appris que les Gantois s'étaient avancés jusqu'aux portes d'Anvers, de Bruxelles et de Courtray; il était important qu'il maintînt dans l'obéissance les villes qui reconnaissaient encore son autorité. Ce fut dans ce but qu'il se rendit à Courtray et de là à Bruges, où il arriva le 16 décembre 1487.

Dans toute la Flandre, on regrettait vivement d'avoir vu s'évanouir les espérances qui reposaient sur la paix d'Arras. On se plaignait de ce que les charges publiques étaient devenues plus accablantes qu'elles ne l'avaient jamais été, et de ce que le cours de la justice était en quelque sorte suspendu par les soins de la guerre; mais ce qui excitait le plus de murmures, c'étaient les désordres commis par les hommes d'armes allemands qui ne recevaient pas de paye et qui, non contents de piller les bourgeois et les laboureurs, se plaisaient à répéter «que le temps estoit venu qu'ils baigneroient leurs bras au sang des Flamands.» Aussi l'alarme fut-elle grande à Bruges lorsqu'on y vit arriver la garde de Maximilien. On prétendait que le roi des Romains ne l'avait amenée avec lui que pour contraindre les habitants les plus opulents à lui livrer leurs richesses, et aussitôt après, assurait-on, la ville, privée de ses franchises, devait être abandonnée au pillage. Ces rumeurs semblaient d'autant plus menaçantes qu'il y avait à Bruges un grand nombre de vieillards qui se souvenaient du 22 mai 1437, et l'on vit la plupart des marchands étrangers se hâter d'émigrer et se retirer à Anvers. Un secret pressentiment annonçait aux bourgeois, raconte Nicolas Despars, que s'ils quittaient les foyers qui, après une résidence de quatre siècles, étaient devenus pour leurs familles une seconde patrie, c'était pour s'en éloigner à jamais.

Maximilien lui-même s'effrayait parfois de la résistance dont il voyait éclater de toutes parts les symptômes autour de lui. Un jour, il consentit à convoquer les états des diverses provinces, «de par decha,» et il entretint de son désir de rétablir la paix les députés d'Ypres, de Valenciennes, de Lille, de Douay, d'Orchies, de Bois-le-Duc, de Middelbourg, les seuls qui eussent répondu à son appel; un autre jour, il assura les doyens des métiers de Bruges qu'il partageait leur vœu de voir cesser la guerre et qu'il avait déjà obtenu un sauf-conduit, «afin d'aller vers le roi de France pour pratiquer la paix.» Telle est la situation des choses, lorsque, le 9 janvier 1487 (v. st.), le sire de Liedekerke, à la tête de six mille Gantois, parvient à s'emparer de Courtray. Trois jours après, Maximilien assemble de nouveau à l'hôtel de ville les doyens et les hooftmans de la commune de Bruges. Il leur fait connaître qu'il a envoyé à Gand quelques-uns de ses conseillers, mais que les Gantois ne veulent traiter qu'avec des mandataires appartenant par leur naissance à la Flandre. Il les prie de désigner les députés afin de chercher à rétablir la paix. Les hooftmans et les doyens y consentent; leur opposition ne se manifeste que lorsque le roi des Romains réclame un contingent de deux mille hommes et, de plus, un subside considérable pour défendre les frontières contre les attaques menaçantes des Français. Les représentants de la commune, craignant que ces préparatifs ne soient dirigés contre les Gantois, n'hésitent pas à rejeter ces demandes; ils répondent qu'ils n'ont aucun pouvoir à ce sujet, et que d'ailleurs ils veulent se tenir au traité d'Arras, protestant que si Maximilien s'y conforme lui-même, il trouvera toujours en eux de fidèles sujets. Ils insistent surtout pour qu'il congédie tous ses reîtres allemands, qui traitent une cité commerciale comme une ville prise d'assaut, et annoncent qu'afin de ne plus leur permettre de circuler librement avec leur butin, ils garderont eux-mêmes dorénavant les portes de la ville, se croyant assez puissants pour les défendre.

Le roi des Romains se préoccupait assez peu des plaintes des bourgeois, insultés par ses hommes d'armes; mais le moment n'était pas encore venu où l'arrivée des renforts, que le sire de Gaesbeke était chargé de réunir, devait lui permettre d'y renverser par la violence et la force toute autorité autre que la sienne. Il comprit aisément que la prétention de lui enlever la garde de la ville était destinée à mettre obstacle à ses projets, et il n'y eut rien qu'il ne fît pour obtenir qu'elle fût abandonnée. Les remontrances du président de Flandre, Paul de Baenst, et de l'écoutète Pierre Lanchals, ayant été inutiles, il se rendit lui-même à l'hôtel des échevins, accompagné d'une suite de cinquante chevaux; mais son insistance même accrut les soupçons; les doyens et les hooftmans persistaient dans leur résolution et exigeaient de plus en plus qu'à l'avenir chaque porte fût gardée par trois bourgeois et douze hommes des métiers.

Au milieu de ces discussions, les échevins de Gand recevaient en audience solennelle les députés de Bruges et d'Ypres; mais ceux du Franc, investis aux yeux des Gantois d'une autorité illégale, n'avaient pu obtenir de sauf-conduit. Le pensionnaire de Bruges, Jean Roegiers, porta la parole et rappela comment, dans les troubles de la Flandre, les différentes villes s'étaient mutuellement prêté le secours de leur médiation. Mais les magistrats de Gand répliquèrent qu'ils avaient déjà interjeté appel devant le roi de France, leur souverain seigneur, et que Maximilien, loin d'y répondre, avait violé le traité d'Arras, en faisant la guerre à Charles VIII. Ils ajoutaient que l'intervention des Brugeois et des Yprois était trop tardive puisque déjà plusieurs de leurs chaperons blancs avaient été mis à mort, et qu'ils ne leur reconnaissaient pas le droit d'intervenir comme médiateurs puisqu'ils avaient eux-mêmes violé le traité d'Arras. Ils leur remirent toutefois, en les priant de le communiquer aux communes de Bruges et d'Ypres, un long mémoire où ils exposaient énergiquement leurs griefs: la levée de taxes énormes dont on n'avait jamais rendu compte, l'appauvrissement de toutes les villes, l'appel d'une armée de mercenaires étrangers, le voyage du duc Philippe en Brabant au mépris d'une promesse formelle, la reconstitution du quatrième membre contre le vœu général du pays.

Ce fut le 24 janvier que les députés qui avaient été envoyés à Gand rentrèrent à Bruges. Ils se réunirent immédiatement à l'hôtel du roi des Romains et lui rapportèrent la réponse des Gantois. Maximilien s'en montra fort mécontent. Il les supplia de ne rendre public que le premier point des griefs allégués par les Gantois, qui renfermait une protestation assez vague en faveur des traités de 1385 et de 1482, et il fit même si bien que les magistrats consentirent à ajourner l'assemblée qu'ils avaient convoquée afin de délibérer sur la réponse qu'il convenait d'adresser aux bourgeois de Gand.

Il était toutefois impossible que le mémoire des Gantois restât longtemps inconnu, et Maximilien ne vit lui-même dans cette courte trêve, qu'il devait à la condescendance de quelques échevins de Bruges, qu'un motif de profiter du temps qui lui restait pour hâter l'exécution de ses desseins. Il se souvenait des conseils du comte de Nassau, et regrettait peut-être de ne pas avoir, selon l'expression du pensionnaire de Gand, détruit cette ville par le fer ou par le feu, de telle sorte que le voyageur eût inutilement cherché ses ruines au niveau de l'herbe. Les mêmes rêves de conquête, de domination par la force, par l'extermination et l'incendie, s'il était nécessaire, le tentaient à Bruges, et il avait écrit au sire de Gaesbeke qu'il se plaçât à la tête de ses cavaliers hennuyers et accélérât sa marche. Tous ses efforts tendaient depuis longtemps à rendre inutiles les mesures prises par les Brugeois pour leur défense, et on le voyait multiplier les prétextes de se faire ouvrir les portes de la ville, afin qu'il lui fût plus aisé de s'en emparer lorsque le moment serait venu. Le 10 janvier, le sire d'Ysselstein était passé par la porte de la Bouverie, avec six chariots et quatre cents piquenaires, et les Brugeois avaient conçu ce jour-là des soupçons de trahison que rien ne vint justifier. Maximilien semble toutefois renoncer à ces tentatives si inquiétantes, lorsqu'il invoque la médiation des Brugeois et en espère d'heureux résultats; mais aussitôt que leurs députés sont revenus de Gand, le soir même où ils lui ont rendu compte d'un message inutile, il reprend ses anciens projets et quitte inopinément le banquet qui lui est offert à l'hôtel de Richebourg, chez la veuve de Martin Lem, pour faire à cheval, à sept heures du soir, le tour des remparts, examinant avec soin le nombre des gardes qui veillent aux portes, s'arrêtant même parfois pour leur distribuer de l'argent. Le 27 janvier, il sort de Bruges avec ses fauconniers; le 28, autre chasse au vol. Enfin le 31 janvier, il reçoit en même temps la nouvelle que le sire de Gaesbeke est arrivé près de Bruges et l'avis que d'autres députés de Bruges, envoyés à Gand, ont échoué une seconde fois dans leurs démarches. Il n'y avait plus à hésiter. Maximilien rangea immédiatement ses Allemands en ordre de bataille avec leur artillerie dans la cour de son hôtel, et envoya des messagers, avec une escorte de trente fantassins, remettre au sire de Gaesbeke ses dernières instructions. Elles portaient qu'il devait se présenter immédiatement à la porte des Maréchaux.