Au même moment, le maréchal Grouchy se battait avec succès à Sombref, et le général Girard attaquait avec impétuosité le village de Ligny. Ses murs crénelés et un long ravin en rendaient les approches aussi difficiles que périlleuses; ces obstacles n'intimidèrent point le général Lefol ni les braves qu'il commandait. Ils s'avancèrent la baïonnette en avant, et en peu d'instans les Prussiens, repoussés et anéantis, abandonnèrent le terrain.

Le maréchal Blucher, sachant que la possession de Ligny nous rendait maîtres du sort de la bataille, revint à la charge avec des troupes d'élite, et là, pour me servir de ses paroles, commença un combat qui peut être considéré comme l'un des plus acharnés dont l'histoire fasse mention. Pendant cinq heures, deux cents bouches à feu firent pleuvoir, sur ce champ de carnage les blessures et la mort. Pendant cinq heures, les Français et les Prussiens, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, se disputèrent corps à corps, pied à pied, ce poste ensanglanté, et sept fois consécutives se l'arrachèrent et se le reprirent tour-à-tour.

L'Empereur espérait, à chaque instant que le maréchal Ney allait venir prendre part à l'action. Dès le commencement de l'affaire, il lui avait réitéré l'ordre de manoeuvrer de manière à envelopper la droite des Prussiens; et il attachait un si grand prix à cette diversion, qu'il écrivit au maréchal, et lui fit dire à plusieurs reprises que le sort de la France était entre ses mains. Ney lui répondit qu'il avait sur les bras toute l'armée Anglaise; qu'il lui promettait de tenir toute la journée, mais rien de plus. L'Empereur, mieux instruit, l'assura qu'il n'avait en tête que l'avant-garde de Wellington, et lui ordonna de nouveau d'enfoncer les Anglais, et de s'emparer (coûte qui coûte) des Quatre-Bras. Le maréchal persista dans sa funeste erreur. Napoléon, pénétré de l'importance du mouvement que le maréchal Ney refusait de comprendre et d'exécuter, envoya directement au 1er corps l'ordre de se porter en toute hâte sur la droite des Prussiens; mais après avoir perdu un tems précieux à l'attendre, il jugea que le combat ne pouvait se prolonger davantage sans danger, et il prescrivit au général Girard qui n'avait avec lui que cinq mille hommes, d'opérer le mouvement que devaient effectuer les vingt mille hommes du comte d'Erlon, c'est-à-dire, de tourner St.-Amand et de tomber sur les derrières de l'ennemi.

Cette manoeuvre, habilement exécutée et secondée par une attaque de front de la garde, et par une charge brillante des cuirassiers de la brigade du général Delore et des grenadiers à cheval de la garde, décida la victoire. Les Prussiens, affaiblis de toutes parts, se retirèrent en désordre, et nous abandonnèrent, avec le champ de bataille, quarante canons et plusieurs drapeaux.

À la gauche, le maréchal Ney, au lieu de se porter rapidement sur les Quatre-Bras, et d'opérer la diversion qui lui avait été recommandée, avait employé douze heures en tâtonnemens inutiles, et donné le tems au prince d'Orange de renforcer son avant-garde. Les ordres pressans de Napoléon ne lui permettant point de rester en contemplation, il se porta en avant, et voulant sans doute réparer le tems perdu, il ne fit point reconnaître à fond ni la position ni les forces de l'ennemi; il se jeta sur lui tête baissée. La division du général Foy commença l'attaque, et fit replier les tirailleurs et les postes avancés. La cavalerie Bachelu, aidée, protégée, et soutenue par cette division, enfonça et mit en pièces trois bataillons Écossais; mais l'arrivée de nouveaux renforts, conduits par le duc de Wellington, et l'éclatante bravoure des Écossais, des Belges et du prince d'Orange, suspendirent nos succès. Cette résistance, loin de décourager le maréchal Ney, lui rendit une énergie qu'il n'avait point montrée jusqu'alors. Il attaqua les Anglo-Hollandais avec furie, et les rejeta sur les lisières du bois de Bossu. Le 1er de chasseurs et le 6e de lanciers culbutèrent les Brunswikois; le 8e de cuirassiers passa sur le corps à deux bataillons Écossais et leur prit un drapeau; le 11e non moins intrépide, le poursuivit jusqu'à l'entrée du bois. Mais ce bois qu'on n'avait point fait fouiller, était garni d'infanterie Anglaise. Nos cuirassiers furent assaillis par des feux dirigés à bout portant, qui jetèrent tout-à-coup le trouble et la confusion dans leurs rangs. Quelques officiers, nouvellement incorporés, au lieu d'apaiser le désordre, l'augmentèrent par des cris de sauve qui peut. Ce désordre, qui en un instant se communiqua de proche en proche jusqu'à Beaumont, aurait pu causer de grands malheurs, si l'infanterie du général Foy, restée inébranlable, n'eût continué à soutenir le combat, avec autant de persévérance que d'intrépidité.

Le maréchal Ney, qui n'avait avec lui que vingt mille hommes, voulut faire avancer le premier corps qu'il avait laissé en arrière; mais l'Empereur (comme je l'ai dit plus haut) avait ordonné directement au comte d'Erlon, qui le commandait, de venir le rejoindre; et ce général s'était mis en marche. Ney, lorsqu'il reçut cette nouvelle, était au milieu du feu croisé des batteries ennemies. «Voyez-vous ces boulets? s'écria-t-il avec un sombre désespoir, je voudrais qu'ils m'entrassent tous dans le ventre.» Il fit voler sur les traces du comte d'Erlon, et lui prescrivit, quels que soient les ordres qu'il ait pu recevoir de l'Empereur lui-même, de rétrograder. Le comte d'Erlon eut la faiblesse et le malheur d'obéir. Il ramena ses troupes au maréchal: mais il était neuf heures du soir; et le maréchal, rebuté par les entraves qu'il avait éprouvées, et mécontent de lui et des autres, avait cessé le combat.

Le duc de Wellington, dont les forces s'étaient accrues successivement au-delà de cinquante mille hommes, se retira en bon ordre dans la nuit, à Gennappes.

Le maréchal Ney dut, à la grande bravoure de ses troupes et à la fermeté des généraux, l'honneur de n'avoir pas été forcé d'abandonner ses positions.

L'acharnement avec lequel on se battit dans cette journée, fit frémir les hommes les plus habitués à contempler de sang-froid les horreurs de la guerre. Les ruines fumantes de Ligny et de Saint-Amand étaient encombrées de morts et de mourans; le ravin, en avant de Ligny, ressemblait à un fleuve de sang, sur lequel surnageaient des cadavres; aux Quatre-Bras, même spectacle! le chemin creux qui bordait le bois, avait disparu sous les corps ensanglantés des braves Écossais et de nos cuirassiers. La garde impériale se distingua surtout par sa rage meurtrière: elle combattit aux cris de vive l'Empereur! point de quartier! Le corps du général Girard montra la même animosité; ce fut lui qui, ayant épuisé toutes ses munitions, demandait à grands cris des cartouches et des Prussiens.

La perle des Prussiens, rendue considérable par le feu terrible de notre artillerie, fut de vingt-cinq mille hommes. Blucher, renversé de cheval par nos cuirassiers, ne leur échappa que par miracle.