La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mille cinq cents hommes. Trois régimens écossais, et la légion noire de Brunswick, furent presqu'entièrement exterminés. Le prince de Brunswick lui-même et une foule d'autres officiers de marque, furent tués.
Nous perdîmes, à l'aile gauche, près de 5,000 hommes et plusieurs généraux. Le prince Jérôme, déjà blessé au passage de la Sambre, reçut un léger coup de feu à la main; il se tint constamment à la tête de sa division, et déploya beaucoup de valeur et de sang-froid.
Notre perte à Ligny, évaluée à 6,500 hommes, fut rendue plus douloureuse encore par la blessure à mort du général Girard. Peu d'officiers étaient doués d'un caractère aussi noble et d'une intrépidité aussi journalière. Plus avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne possédait que son épée; et ses derniers momens, au lieu d'être embellis par le seul souvenir de ses actions héroïques, furent troublés par la douleur de laisser sa famille à la merci du besoin.
La victoire de Ligny ne remplit point entièrement l'attente de l'Empereur. «Si le maréchal Ney, dit-il, avait attaqué les Anglais avec toutes ses forces, il les aurait écrasés, et serait venu donner le coup de grâce aux Prussiens; et si, après avoir fait cette première faute, il n'eût point fait la seconde sottise, d'empêcher le mouvement du comte d'Erlon, l'intervention du premier corps aurait abrégé la résistance de Blucher, et rendu sa défaite irréparable: toute son armée aurait été prise ou détruite.»
Cette victoire, quoiqu'imparfaite, n'en fut pas moins considérée par les généraux, comme étant de la plus haute importance. Elle séparait l'armée anglaise des Prussiens, et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre à son tour.
L'Empereur, sans perdre de tems, voulait, dès la pointe du jour, attaquer d'un côté les Anglais, et de l'autre, faire poursuivre sans relâche l'armée de Blucher. On lui objecta que l'armée anglaise était intacte et prête à recevoir la bataille, tandis que nos troupes, harassées par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-être point en état de se battre avec la vigueur nécessaire. On lui fit enfin de si nombreuses objections, qu'il consentit à laisser prendre du repos à l'armée. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napoléon n'eût écouté que les inspirations de son audace, il est probable, il est certain (et je l'ai entendu dire au général Drouot), qu'il aurait pu, selon son projet, conduire le 17 ses troupes à Bruxelles; et qui peut calculer quelles auraient été les suites de l'occupation de cette capitale!
L'Empereur se borna donc le 17, à former son armée en deux colonnes; l'une de 65,000 hommes, conduite par l'Empereur, après avoir rallié l'aile gauche, suivit la trace des Anglais. L'artillerie légère, les lanciers du général Alphonse Colbert et de l'intrépide colonel Sourd, les pourchassèrent jusqu'à l'entrée de la forêt de Soignes, où le duc de Wellington prit position. L'autre, forte de 36,000 hommes, fut détachée sous les ordres du maréchal Grouchy, pour observer et poursuivre les Prussiens: elle ne dépassa point Gembloux.
La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait présager les malheurs de la journée. Une pluie violente et non interrompue ne permit point à l'armée de goûter un seul moment de repos. Pour surcroît d'infortune, le mauvais état des chemins retarda l'arrivée des vivres; et la plupart des soldats furent privés de nourriture; cependant, ils supportèrent gaîment cette double disgrâce, et à la pointe du jour ils annoncèrent à Napoléon, par des acclamations multipliées, qu'ils étaient prêts à voler à une nouvelle victoire.
L'Empereur avait pensé que lord Wellington, isolé des Prussiens et pressentant la marche du corps de Grouchy, qui pouvait, en passant la Dyle, se porter sur son flanc ou sur ses derrières, n'oserait point garder sa position, et se retirerait sur Bruxelles[43]. Il fut surpris, lorsque le jour lui découvrit que l'armée Anglaise n'avait point quitté ses positions et paraissait disposée à accepter la bataille. Il fit reconnaître ces positions par plusieurs généraux, et pour me servir des expressions de l'un d'eux, il sut qu'elles étaient défendues par une armée de canons, et par des montagnes d'infanterie.
Napoléon prévint sur-le-champ le maréchal Grouchy, qu'il allait probablement livrer une grande bataille aux Anglais, et lui ordonna de pousser vigoureusement les Prussiens, de se rapprocher de la grande armée le plus promptement possible, et de diriger ses mouvemens de manière à lier avec elle ses opérations[44].