Il fit appeler ensuite ses principaux officiers, pour leur donner ses instructions.

Les uns, pleins de confiance et d'audace, prétendirent qu'il fallait attaquer et emporter de vive force la position ennemie. D'autres, plus prudens, non moins braves, remontrèrent que la pluie avait abîmé les terres; que les troupes (et particulièrement la cavalerie) ne pourraient manoeuvrer sans beaucoup de difficultés et de fatigues; que l'année Anglaise aurait l'immense avantage de nous attendre de pied ferme dans ses retranchemens, et qu'il était préférable de chercher à les tourner. Tous rendaient hommage à la valeur de leurs troupes, et promettaient qu'elles feraient des prodiges: mais ils différaient d'opinion sur la résistance qu'opposeraient les Anglais. Leur cavalerie, disaient les généraux qui avaient fait la guerre en Espagne, ne vaut point la nôtre; mais leur infanterie est plus redoutable qu'on ne pense. Retranchée, elle est dangereuse par son adresse à tirer juste; en plaine, elle tient ferme; et si on la culbute, elle se rallie cent pas plus loin, et revient à la charge. De nouvelles discussions s'engagèrent, et, chose remarquable, il ne vint dans l'esprit de personne que les Prussiens, dont quelques partis assez nombreux avaient été aperçus du côté de Moustier, pussent être en mesure de faire sur notre droite une diversion sérieuse.

L'Empereur, après avoir écouté et débattu tous les avis, se décida, par des considérations qui réunirent tous les suffrages, à faire attaquer de front les Anglais. Des ordres itératifs furent expédiés au maréchal Grouchy, et Napoléon, pour lui donner le tems d'effectuer le mouvement qu'il lui avait prescrit employa toute la matinée à déployer son armée.

L'Empereur fit en personne une nouvelle reconnaissance de l'armée Anglaise: sa position centrale, appuyée au village de Mont-St.-Jean, était soutenue à droite par la ferme d'Hougoumont, à gauche par celle de la Haie Sainte. Ses deux ailes s'étendaient jusqu'au delà du hameau de Terre-la-Haie et de Merke-Braine: des haies, des bois, des ravins, une artillerie immense, et 85 à 90,000 hommes, défendaient cette formidable position.

L'Empereur disposa son armée dans l'ordre suivant[45]: Le deuxième corps, dont le prince Jérôme faisait toujours partie, fut placé vis-à-vis les bois qui entouraient Hougoumont. Le 1er corps vis-à-vis la Haie-Sainte. Le 6e corps fut envoyé à l'extrême droite, de manière à pouvoir se lier avec le maréchal Grouchy, lorsqu'il déboucherait; la cavalerie légère et les cuirassiers furent flanqués en seconde ligne, derrière les 1er et 2e corps; la garde et sa cavalerie resta en réserve, sur les hauteurs de Planchenois; l'ancienne division du général Girard fut laissée à Fleurus; l'Empereur, avec son état-major, se plaça sur un petit mamelon, près la ferme de la Belle-Alliance, d'où il dominait la plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de l'armée, et apercevoir ceux des Anglais.

À midi et demi, l'Empereur, persuadé que le maréchal Grouchy devait être en mouvement, fit donner le signal du combat.

Le prince Jérôme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches en étaient défendues par des haies et un bois où l'ennemi avait placé une nombreuse artillerie. L'attaque, rendue si difficile par les accidens du terrain, fut opérée avec une extrême impétuosité; le bois fut pris et repris tour-à-tour. Nos troupes et les Anglais, séparés le plus souvent par une simple haie, se tiraient à bout portant, et recevaient réciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et d'autre, l'artillerie faisait des ravages épouvantables. Le succès restait indécis, lorsque le général Reille fit soutenir l'attaque du prince Jérôme par la division Foy, et parvint à forcer l'ennemi de lui abandonner le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment défendus et conservés jusqu'alors.

Il était une heure: ce fut quelques momens auparavant qu'une dépêche interceptée apprit à l'Empereur l'arrivée prochaine de trente mille Prussiens, commandés par Bulow[46].

Napoléon pensa que la force de ce corps, dont quelques éclaireurs avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, était exagérée; et persuadé d'ailleurs que l'armée de Grouchy le suivait, et qu'il allait se trouver entre deux feux, il ne s'en inquiéta que légèrement: cependant, plutôt par prévoyance que par crainte, il donna l'ordre au général Domont de se porter, avec sa cavalerie et celle du général Suberwick, au-devant des Prussiens, et prescrivit au comte de Lobau de se mettre en mesure de soutenir le général Domont, en cas de besoin. Des ordonnances furent expédiées en même tems au maréchal Grouchy, pour l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre de nouveau de hâter sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'écraser Bulow.

Notre armée se trouvait donc réduite, par la distraction des divisions Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixième corps, à moins de cinquante-sept mille hommes: mais elle montrait tant de résolution, que l'Empereur ne douta point qu'elle ne fût suffisante pour battre les Anglais.