«J’ai attendu le retour de l’officier que j’avais envoyé à Loriol, pour rendre compte à Votre Excellence du passage de l’empereur. Après avoir traversé l’Isère, Sa Majesté a été accueillie par les soldats de garde au Pont-Brûlé par les cris de Vive l’Empereur! A Valence il ne s’est point arrêté, comme on l’avait annoncé, pour déjeuner; il a traversé rapidement le faubourg. Les grenadiers du quartier général, les hussards de l’escorte de Votre Excellence et la compagnie des chasseurs autrichiens lui ont rendu les honneurs militaires. Le peuple et les soldats ont été calmes; pas un cri ne s’est élevé. Il a montré de l’émotion en voyant les grenadiers français et les a salués avec attendrissement. Plusieurs d’entre eux (ceci n’est point une exagération) versaient des larmes.
«J’ai éprouvé moi-même un serrement de cœur dont je ne suis pas encore revenu. Il a changé de chevaux hors de la ville sur la route de Loriol. Là, plusieurs soldats ont crié Vive l’Empereur!
«—Mes amis, leur a-t-il dit, je ne suis plus votre empereur, c’est Vive Louis XVIII qu’il faut crier.»
«—Vous serez toujours mon empereur,» a répondu un voltigeur du 67e régiment, en s’élançant à la portière et en lui pressant la main. Il a porté la sienne sur ses yeux et a dit au général Bertrand:
«—Ce brave homme me fait mal.»
«Entre la Paillasse et Loriol, les voitures ont rencontré la brigade Ordonneau. Les régiments ont fait front, ont battu aux champs et lui ont rendu les honneurs militaires. Des soldats, en faible minorité, ont crié Vive l’Empereur!
«Il a appelé le général Ordonneau et a causé quelques instants avec lui. Apercevant le colonel Teulet du 67e, il a dit: «Ce colonel sort de ma garde;» il s’est entretenu avec lui. Arrivé à Loriol, il a été environné par les canonniers de l’artillerie de la 1re division qui n’en part que demain. Un d’eux lui a dit:
«S’il y avait deux cent mille hommes comme moi, nous vous enlèverions et vous remettrions à notre tête; ce ne sont pas vos soldats qui vous ont trahi: ce sont vos généraux.»
«Il a eu un mouvement convulsif, que le général Bertrand a calmé en lui serrant le bras. Il est parti de Loriol avec le projet de se reposer à Montélimart. Il paraît craindre de passer à Avignon et à Aix. L’escorte de vos hussards l’a quitté à Loriol.»
Si Xavier du Casse se fit mal noter sous le premier empire par son esprit d’opposition et ses boutades sarcastiques contre le gouvernement établi, la lettre qu’on vient de lire montre que, gentilhomme et soldat, il n’eut que des paroles pleines d’égards et de respect pour le héros tombé.