«C’est M. du Casse, avec les flibustiers seuls, qui devait aller bloquer la ville par le dessus de Carthagène; il fut sur le bord du sable; le brisant ne permit pas de mettre à terre. C’est M. du Casse qui fit la descente à Boccachique avec les nègres; c’est lui qui perça les bois, y coupa un chemin et le fraya à M. de Pointis et à ses troupes; ce sont les flibustiers qui, d’une hauteur, empêchaient les ennemis de se montrer et de tirer le feu sur eux. Si pendant le siége de la ville les flibustiers n’ont pas tant fait de travail que les troupes, en revanche les nègres en ont fait davantage, et durant tout ce temps-là le bataillon de Saint-Domingue occupait Boccachique; un détachement de flibustiers occupait la poupe; un autre détachement occupait les dunes du nord; un autre détachement occupait le fort Saint-Lazare, où le feu a continué pendant tout le siége; et le restant des flibustiers et habitants étaient continuellement en parti d’où ils tiraient leur subsistance et celle de presque tout le camp. Si M. de Pointis les estimait si peu, pourquoi les mettait-il toujours devant lui?

«A la prise de Hihimani, MM. les officiers de la marine, qui sont pleins d’émulation et de valeur, avaient voulu occuper leur poste; les habitants flibustiers et nègres étaient à la queue de tout, excepté ceux des tranchées; mais comme les soldats ne répondaient pas à l’ardeur de leurs officiers, on fut obligé, étant sur la brèche, de crier à pleine tête: Avance les flibustiers! Ceux-ci, les habitants et les nègres passèrent sur le corps des bataillons qui les devançaient, et chassèrent les ennemis de leurs bastions, où ils prirent les pavillons et drapeaux qu’on a présentés au roi, excepté celui qui était sur la porte, qui fut abattu par M. de Vaujour.»

«M. de Pointis accuse les flibustiers d’avoir fait quelque fausse démarche; j’en conviens, mais il faut qu’il convienne que ses troupes en ont fait de pires; nul corps au monde ne peut se vanter de n’avoir jamais manqué, mais quoiqu’il se loue des habitants et des nègres, leur a-t-il mieux gardé sa parole?

«M. de Pointis fait grand fond du pillage que les flibustiers ont fait après leur retour à Carthagène, quoiqu’il n’ait pas plus de droit sur le butin que les flibustiers en ont sur les prises qu’il peut avoir faites depuis les avoir quittés; néanmoins il consent pour eux à en tenir compte sur leur part, à condition qu’il sera renvoyé une pareille somme à Carthagène pour réparer l’infraction du traité, et donner l’éclat qu’il convient en cette occasion à la justice du roi.

«Les troupes de Saint-Domingue, les habitants et les nègres n’ont aucune part ni à ce reproche ni à ce butin.

«M. de Pointis veut intéresser le roi dans le délit du butin aux flibustiers, en mettant en avant qu’il lui est avantageux de dissiper ces gens-là, qu’il est de sa gloire de punir l’infraction d’un traité fait en son nom et par l’intérêt de la confiscation.

«La première de ces propositions ne mérite pas de réponse; la seconde est téméraire, puisque le roi ne ferait punir l’infraction du traité et tous les autres désordres qui sont provenus de la détention du butin que dans celui qu’il a fait, et la troisième offense l’intégrité de Sa Majesté; son exposé m’oblige de faire remarquer les véritables intérêts du roi dans cette affaire, non pas que je pense qu’il en soit de besoin pour déterminer sa justice, mais seulement pour effacer les fausses idées qu’il tâche de donner à cet égard et qui pourraient d’ailleurs être préjudiciables à la colonie.

«La colonie de Saint-Domingue a donné lieu à l’expédition de Carthagène, elle en peut faciliter plusieurs autres d’autant et plus de conséquence, et il est incontestable que, sans son secours, on n’aurait pu exécuter celle-là, ni espérer d’en faire aucune autre dans le golfe Mexique; l’entrepôt et les rafraîchissements en sont nécessaires, et il a bien paru que l’on ne saurait se passer de ces hommes, non-seulement pour les connaissances du pays des mers et les usages auxquels les troupes ne sont pas propres, mais encore à cause de l’intempérie qui avait mis les ennemis en état de faire périr les troupes et l’escadre du roi même après leur victoire, si les forces de Saint-Domingue n’y avaient été pour soutenir leur retraite dans le fort de leur maladie, et puisque la conservation et l’augmentation de cette colonie et des flibustiers est engagée dans la satisfaction qu’on leur fera du butin de Carthagène, le déni de cette justice dissiperait certainement les flibustiers de la même manière qu’on en perdit quatre mille il y a environ dix ans; ils ruineraient les habitants qui y ont assisté et qui sont pris infailliblement par les ennemis et peut-être punis comme infracteurs de traité et ceux qui ont perdu leurs esclaves, et enfin il ne faudrait jamais prétendre de s’en servir en aucune entreprise; mais si on leur fait restituer leur part, on les conservera tous. Un grand nombre de flibustiers se feront habitants au moyen de leurs lots; ceux qui le sont augmenteront leur habitation, et, par ce moyen, le commerce et les droits du roi, et comme ils n’auront jamais à craindre de difficultés sur leur droit au sujet des expéditions que le roi pourra désirer de faire, ils s’y porteront avec plus d’ardeur que jamais; l’argent n’en demeurera pas moins dans le royaume au moyen d’une proposition que j’ai à faire à cet égard.»

GRIEFS DE POINTIS CONTRE DU CASSE ET DE DU CASSE CONTRE POINTIS.

«M. de Pointis accuse M. du Casse d’avoir fomenté le soulèvement des flibustiers et d’avoir déserté et demandé que son procès lui fût fait; m’étant chargé de ses intérêts, je ne puis avec honneur me dispenser de justifier sa conduite.