«Il est vrai qu’étant destiné pour conduire ses flibustiers à la descente de la terre ferme, un d’entre eux se mutina contre moi sans me connaître, et que sa détention porta le capitaine du vaisseau dont il était, à dire qu’ils ne voulaient point aller sous mon commandement, leur usage leur faisant croire qu’ils étaient en droit de cela; mais aussitôt que M. de Pointis leur eut ordonné de me suivre, je n’y trouvai plus de difficulté: ils perçurent quatre lieues de bois; ils forcèrent deux embuscades sans hésiter; ils passèrent tout le jour et la nuit sans manger; le lendemain, ils montèrent à Notre-Dame de la Pompe, où il y avait apparence de trouver des forces dans une situation avantageuse, et on occupa tous les chemins, ce qui était notre commission. Il est vrai que j’eus le dessein d’attaquer le fort Saint-Lazare, que je l’ai mené sous la portée du mousquet et qu’ils refusèrent de donner: ces gens-là n’avaient jamais servi sous un officier du roi. Ils n’avaient aucune pratique ni connaissance de l’obéissance à une discipline exacte, et ils croyaient, suivant leur usage, être en droit de délibérer sur ce qu’on leur commandait; peut-être même qu’ils avaient plus de raison que moi, puisque M. de Pointis, avec toutes ses forces et les nôtres, ne prit ce fort que par un chemin coupé dans le bois, que les flibustiers n’avaient pu faire, n’ayant point d’outils. A l’égard du travail on avait prévenu M. de Pointis qu’ils n’y étaient point accoutumés, on les avait dits recommandables pour les partis, pour les grandes marches, pour pénétrer les bois et particulièrement pour faire un feu double. Il est vrai que pendant le siége ils n’étaient pas si fréquemment commandés pour les travaux, parce qu’on était bien aise qu’ils allassent en parti d’où ils fournirent la table de M. de Pointis et la subsistance de presque tout le camp; mais il n’est pas vrai qu’ils aient jamais refusé le travail, excepté une fois, peu de jours avant leur embarquement; leur refus était fondé sur ce qu’il y avait plus de quatre jours qu’on ne leur avait donné à manger, et qu’on embarquait l’argent avant que d’en faire le partage; cependant étant survenu chez M. de Pointis, il m’offrit de les aller faire marcher sur-le-champ au travail qu’on avait décidé d’eux. Serions-nous approuvés de nous plaindre que les soldats de l’armement ne travaillaient pas tant que nos nègres? les différentes troupes ont leurs différents usages, et quoique, dans la nécessité, on les emploie toutes à tout, on n’aurait pas raison de trouver étrange qu’ils s’en acquittassent différemment, suivant la différence de leur application ordinaire.
«La plus forte accusation que M. de Pointis fasse aux flibustiers, c’est d’être retournés à Carthagène contre la foi du traité. Aussitôt qu’on leur eut fait savoir que M. de Pointis leur refusait le partage qui leur était dû et qu’il leur avait promis, le premier mouvement de leur désespoir leur fit proposer d’enlever le Sceptre, tout autour duquel ils étaient mouillés. L’exécution en était facile, attendu la maladie et la surprise de l’équipage; ils étaient assurés d’y trouver de l’argent et leur vengeance en la personne de M. de Pointis; cependant leurs capitaines arrêtèrent leur fureur par ces seules paroles répétées: «Compagnons, c’est le vaisseau du roi,» on ne peut jamais donner un témoignage d’un plus grand respect pour Sa Majesté que le sacrifice que ces gens-là peuvent faire de leurs intérêts et de leur passion, au plus fort de leur tumulte, au seul nom prononcé du roi; ce trait, bien examiné dans toutes les circonstances, n’est pas indigne de l’histoire.
«Après un tel effort pour le respect du roi, on ne peut pas s’imaginer qu’ils aient cru l’offenser par leur retour à Carthagène, qu’ils ont toujours regardée comme ennemie de Sa Majesté; je puis dire avec vérité qu’ils y étaient forcés, faute de vivres. M. de Pointis ne leur en ayant point donné, il ne leur restait aucune ressource pour subsister; ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun à Saint-Domingue et n’y pouvaient plus espérer de crédit, et ils n’étaient point en état de pouvoir aller en croisière; tout leur manquait, et pour leurs subsistance, et pour leurs vaisseaux; dans le plus grand sang-froid qu’auraient-ils pu faire? Je pourrais encore dire qu’ils ont cru ne devoir pas avoir égard à un traité auquel ils n’avaient point de part, n’en ayant point au butin, et que M. de Pointis l’ayant violé lui-même sur les Espagnols et sur eux, ils avaient cru en faire de même; qu’étant libres faute de payement et par congé, ils croient l’être aussi d’aller où bon leur semblerait. Mais j’entre plus sincèrement dans leur mouvement: la seule nécessité et le désespoir les y ont conduits.
«Il n’y a pas à douter que M. de Pointis ne les ait réduits à cette nécessité pour donner au roi un motif de les exclure de leurs justes prétentions. M. du Casse leur avait caché pendant deux jours le décompte que M. de Pointis leur avait envoyé, et tout de même que nous les avions fait sortir paisiblement de Carthagène en leur cachant ce décompte, nous les aurions ramenés à Saint-Domingue par la même précaution, si M. de Pointis n’avait forcé M. du Casse à les leur montrer, en les envoyant tous avertir qu’il l’avait.
«M. de Pointis avance qu’ils sont sans discipline et qu’ils se soulèvent au moindre sujet. Leur en aurait-il donné un si grand, les connaissant si bien, s’il n’avait pas voulu positivement les révolter?
«M. de Pointis avance que, quand il serait juste de leur donner le partage, on ne pourrait les trouver, parce qu’il y a apparence qu’ils sont dans les ennemis. Pouvait-il prévoir un si grand malheur et y donner lieu sans manquer envers le roi?
«Il avance aussi que les habitants et les nègres les plus capables de défendre la colonie sont parmi eux, et que les ennemis ne manqueront pas de se prévaloir de cette conjoncture pour la ruiner; quand il ne serait pas aussi capable qu’il est de prévoir les disgrâces, il n’aurait pu les ignorer, puisque nous les lui avons représentées; mais comment ose-t-il en convenir dans l’espérance de les imputer à M. du Casse? n’est-ce pas lui qui devait les prévenir, puisqu’il les prévoyait?
«Cette révolte, si punissable au dire de M. de Pointis, est une preuve invincible de la promesse qu’il leur avait faite du partage, puisque, après avoir souffert tant de mauvais traitements, il n’y a eu que le manquement à cette promesse qui ait pu les retirer de l’exacte obéissance où ils s’étaient tenus pendant le siége, et, après tout, elle n’est pas si criminelle qu’il le dit. Ont-ils chargé les troupes du roi? ont-ils insulté le major que M. du Casse leur a envoyé? ils n’ont fait que se mettre dans la liberté où ils sont ordinairement de faire la guerre, et ensuite du congé de M. de Pointis.
«M. de Pointis les accuse de l’avoir abandonné étant poursuivi de vingt-deux vaisseaux. Il n’a rencontré les ennemis que sept jours après les avoir quittés; on n’en avait aucune connaissance et il les avait congédiés. Je ne puis m’empêcher ici de faire remarquer que, puisqu’il y est invinciblement convaincu de leurs supposés, on ne doit point ajouter foi à ces autres accusations.
«Y aurait-il quelque sûreté dans aucun traité si quelqu’une des parties était en droit de se prévaloir sur les autres, sous prétexte qu’elle ne serait pas contente de leur travail, car enfin, dans cette société, M. de Pointis est un simple armateur particulier et ne peut prétendre aucune des prérogatives réservées au roi. Néanmoins je veux bien exposer les services des forces de Saint-Domingue dans cette expédition à la comparaison de celles de M. de Pointis, et si les troupes ont l’avantage, je consens à la détention qu’il a faite du butin.