«Il allègue encore qu’il a donné sept mille cinq cents écus pour un vaisseau que les flibustiers ont abandonné au cap Tiburon. Il est vrai que M. du Casse ayant vendu, avec son consentement un vaisseau à lui appartenant pour le prix de sept mille cinq cents écus, M. de Pointis ne voulut plus permettre qu’il le livrât, ni lui en donnât le prix, disant qu’il n’était pas juste qu’il perdît l’occasion de vendre son navire par son opposition, sans le tirer d’intérêt.
«M. du Casse reçut ce remboursement dans ce sens-là, sans qu’il fût fait mention du vaisseau perdu au cap Tiburon; il aurait même reçu cette somme de pure gratification sans scrupule ni défiance, parce que M. de Pointis avait donné un vaisseau à M. du Buisson vendu dix mille écus, deux barques vendues sept ou huit mille écus, et plus de cinquante pirogues qui se vendaient mille écus.
«M. de Pointis allègue les vivres qu’il y a fournies après le siége. Outre qu’il en a fourni très-peu, qu’il a réduit les gens de Saint-Domingue à manger les chiens, les chats, et les chevaux, et refusé même les malades à l’hôpital, quoique pendant le siége les gens de Saint-Domingue eussent fait subsister la table de M. de Pointis et presque tout le camp, ils ne refusent pas néanmoins de rembourser tout ce qui leur a été fourni, comme M. du Casse en était convenu. Quant à ce qu’il dit, n’avoir aucune assurance en cas de non-succès, c’est que l’usage lui en servait une incontestable, et l’on n’en avait pas davantage de lui pour vingt mille livres que M. du Casse leur avait prêtées, et pour environ deux mille que je leur avais prêtées au Cap ou en argent ou sur mon crédit; il est vrai qu’il en avait donné des billets, mais sur qui aurait-on eu recours? son armement n’était pas rempli le jour qu’on a appris le succès de son entreprise. Les secours ont été mutuels des uns et des autres; il faut faire raison de ce que l’on a reçu; de plus, on leur a fourni du biscuit, des viandes, des pirogues et de l’argent.
«M. de Pointis allègue les gratifications qu’il a faites à M. du Casse, aux officiers et blessés de Saint-Domingue. On n’avait garde de penser qu’il prétendait en tirer conséquence au préjudice du partage, puisqu’il en faisait également aux officiers et troupes de son armement, le tout étant pris sur la masse qui appartenait également à tous. Comme les gratifications n’ont point dérogé aux droits de ceux de l’armement qui y sont par leur argent ou avance de leurs appointements, elles ne doivent pas plus déroger au droit des gens de Saint-Domingue; de plus, M. de Pointis sait bien que je l’ai averti que les officiers des flibustiers les refusaient, de peur de donner de l’ombrage aux flibustiers qui murmuraient de ces gratifications, et que je les leur fis recevoir avec peine et en cachette; et M. du Casse refusa d’abord la sienne. M. de Pointis me dit que, si M. du Casse la lui refusait, il voyait bien qu’il voulait lui déclarer la guerre, ce qui fit que je lui persuadai dans la bonne foi de la prendre.
«Toutes ces inductions ne sont d’aucune force, parce qu’on en a toujours caché la conséquence qu’on en voulait tirer avec soin, et en assurant que c’était sans préjudice du droit de partage. L’artillerie et les munitions que le roi a fournies sont des grâces dont les armateurs des îles doivent se prévaloir aussi bien que ceux d’Europe. Que si les armateurs ont fourni des outils et autres instruments qui ont servi à l’expédition, il est juste que les gens de Saint-Domingue y contribuent, à proportion.
«M. de Pointis dit que des gens aussi turbulents que les flibustiers n’auraient pas souffert qu’on ait embarqué l’argent s’ils y avaient eu droit, et que leur tranquillités là-dessus marque qu’il n’y en avait aucun. Il sait bien le contraire de ce qu’il dit; nous avons été très-fréquemment lui dire les murmures des gens de la côte, et, quoique nous ne lui ayons jamais dit leur violente proposition de l’enlever et le navire où était l’argent, nous lui avons souvent témoigné que nous avions de la peine à les contenir, et il le savait bien, puisque l’on est convenu qu’il avait fait entrer trois bataillons sur les avis qu’il en avait eus. Ce discours nous fait émettre à présent, qu’à l’égard des flibustiers la disposition absolue qu’il affectait du butin et l’extrême faim où il les réduisait, étaient des aiguillons de révolte qu’il leur donnait exprès pour les porter à quelque mouvement qui lui donnât un prétexte plausible de les frustrer de leurs droits, s’assurant que nous en retiendrions toujours l’excès. Le retour à Carthagène est aussi un effet de son artifice. Leur rage contre M. du Casse et leur résolution de ne jamais retourner à Saint-Domingue témoignent combien ils sentaient le dépit d’être trompés.
«On trouve que leurs prétentions sont bien grosses; ils en ont eu plusieurs fois de plus considérables. M. Renaud, pour se dégager de l’embarras du partage, leur avait promis mille écus par homme, et M. des Augiers cinq cents écus pour les hommes, où il ne fallait que six semaines de course. Il faut faire réflexion aux divers voyages où ils n’ont rien gagné, et aux risques où ils étaient de ne rien gagner à celui-ci; il y a trois ans qu’ils n’ont rien gagné, et ce sont les différents usages qu’on en a faits pour le roi qui en ont été cause, retranchés aux armateurs d’Europe parce qu’il leur revient cinq pour un, et que c’est un trop gros profit. Ceux-ci sont dans le même cas. Si M. de Pointis avait voulu augmenter la force de son escadre d’un tiers, n’aurait-il pas fallu augmenter la dépense de même, et les particuliers qui l’auraient fournie, n’auraient-ils pas reçu le tiers du butin? Les forces prises aux îles ont-elles moins d’effet que celles qu’on embarque ici? La différence est bien à l’avantage des premières, et cette augmentation lui avait été impossible, puisque l’argent lui manquait pour celles qu’il avait déjà.
«2º Si les armateurs ont dérogé à leurs droits par leur conduite.
«On prétend qu’ils ont dérogé à leurs droits pour avoir reculé à Boccachique, refusé d’aller sous mon commandement, refusé de donner à Saint-Lazare, n’avoir pas travaillé, et enfin pour être retournés à Carthagène.
«Il est vrai qu’un petit nombre d’entre eux, faisant feu sur deux pirogues qui allaient renforcer Boccachique, et s’étant avancés sous la mousqueterie et mitraille du fort à demi-portée, sans pouvoir faire rebrousser les pirogues, crurent qu’ils ne pourraient y réussir, parce qu’il fallait pour cela aller presque sur la contrescarpe toujours à découvert; ce que ne jugeant pas praticable, ils s’en retournèrent; mais M. de Pointis en ayant témoigné du chagrin et fait contenance d’y vouloir aller, on se détacha aussitôt avec un plus grand nombre de flibustiers, habitants et nègres confusément; on fut sur le bord du fossé et on prit le fort, à quoi l’on n’avait pas pensé; il me semble que le reproche n’est pas trop bien fondé.