«Lorsque j’ai averti M. de Pointis que les flibustiers avaient pris une résolution qui ferait plaisir au roi, et que la reconnaissance en retour serait sur lui, qui était que trois cents d’entre eux, comptant au moins sur deux millions pour leur lot, auraient résolu de se faire habitants au quartier de l’Ile à Vaches, lequel on avait beaucoup à cœur et beaucoup d’intérêt d’habiter, il ne me dit pas qu’ils n’eussent que la solde à prétendre, mais bien que, puisqu’ils tiendraient leurs richesses de Carthagène, où j’étais destiné pour demeurer pour la garde, je ferais bien de les induire à s’habituer dans cette ville.
«Lorsque je dis à M. de Pointis que les flibustiers avaient perdu leur course avec les vaisseaux du roi depuis deux ans et qu’ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun, il ne me dit pas qu’ils ne dussent prétendre qu’au trentième et à la solde, mais bien qu’ils seraient bien aises de ce qu’ils auraient mieux réussi avec lui. M. de Coëtlegon, parlant un jour des richesses que les flibustiers auraient, dit qu’il était dommage de leur donner un si gros argent, qu’il faudrait les mettre à la solde. M. de Pointis lui dit: «Taisez-vous, Breton, vous aurur oaqueoztsllangue trop longue.» Les circonstances sont trop fortes pour convaincre du soin qu’il prenait de cacher l’intention qu’il avait de les frustrer de leur droit.
«Quand le billet de M. Pointis et sa promesse authentique ne l’engageraient pas comme ils font, il est de fait que les habitants flibustiers et nègres sont des armateurs particuliers, qui sont joints, suivant l’intention du roi, mais de leur gré; l’usage, l’équité et les ordonnances du roi ne les admettent-ils pas au partage qu’ils prétendent?
«Il faut remarquer que M. de Pointis dit dans son billet que les habitants, flibustiers et nègres, se sont joints à l’armement qu’il commande, et non pas qu’ils se soient engagés à la solde; ce qui est bien différent.
«Par le décompte que M. de Pointis a donné, dont copie est ci-dessous[4], il paraît qu’il prend droit de mettre les habitants et flibustiers à la solde, à cause d’un ordre du roi qu’ils supposent en avoir un espoir de lui donner les troupes entretenues, mais il n’en avait aucune pour y contraindre les habitants ni flibustiers autrement que de gré à gré, et suivant les conditions dont ils conviendraient.
«La raison qu’il donne en cet endroit du droit qu’il prétend avoir de les mettre à la solde fait bien connaître qu’il ne leur en aurait jamais parlé, bien loin d’en être convenus.
«Comment peut-on prétendre que les termes de partager au provenu des prises homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux du roi, signifient la même chose que s’il y avait: comme les équipages embarqués? N’est-il pas vrai que le mot avec est une suite d’homme par homme et se rapporte à la proportion du nombre des équipages embarqués sur les vaisseaux du roi? Les raisons et les conjectures susdites n’en laissent pas douter.
«M. de Pointis ayant formé le dessein de frustrer les armateurs de Saint-Domingue de ce qu’il leur avait promis, n’a pas eu peine à se ménager quelque conjecture qui semble autoriser ses prétentions, et rendre vraisemblable ce qu’il suppose. Il est étonnant au contraire qu’étant aussi subtil qu’il l’est, il n’ait pas su s’en ménager de plus favorable, parce que M. du Casse ne s’en défiait pas.
«M. de Pointis allègue qu’il a payé 7,000 livres pour la dépense que les flibustiers ont faite en l’attendant. Il y aurait quelque justice en cela, parce que les flibustiers ont perdu ce temps-là à son occasion; mais je suis persuadé qu’ils devaient le rembourser de cela sur leur part, comme de tout ce qu’il leur avancerait. M. du Casse seul peut répondre là-dessus.
«M. de Pointis allègue qu’il a fourni des vivres aux flibustiers, des apparaux et agrès pour leurs bâtiments. Mgr de Pontchartrain avait écrit à M. du Casse que M. de Pointis porterait des vivres pour en fournir aux gens qu’il prendrait à Saint-Domingue. Sur cet avis, M. du Casse avait empêché que les flibustiers ne fissent toutes les victuailles, et il convint avec M. de Pointis qu’on lui paierait au prix des îles tout ce qu’il avancerait, et s’en rendit garant. Il faut voir l’état de ces fournitures, et l’on verra que ce n’est pas là la moitié des victuailles que les flibustiers ont embarquées, et que le tout a été prêté par M. du Casse.