«M. de Pointis étant arrivé au Petit-Goave et ayant appris que les flibustiers avaient répugnance de le suivre et menaçaient de se sauver dans les bois, craignit que M. du Casse ne fût pas le maître de les faire embarquer, et même le soupçonna de n’en avoir pas l’intention, ainsi qu’il m’a dit; ce qui le porta à faire mettre des affiches par lesquelles il promettait d’être fidèle à la distribution du butin, dont il leur promettait le partage homme pour homme, suivant leur usage, et allait lui-même dans les carrefours leur confirmer cette promesse, leur donnait de riches idées de son entreprise et leur promettait, par-dessus leurs lots, tous les bâtiments qu’il prendrait, ce qui est attesté par le témoignage des juges que j’ai produit, lesquels il faudrait punir si leur attestation n’était pas véritable.
«M. du Casse, les habitants flibustiers et nègres se sont embarqués dans cette confiance. M. du Casse n’a pas caché son traité, les habitants et les flibustiers n’en ont pas fait un mystère, c’était l’entretien de tout le monde, et il n’y a personne dans l’escadre de M. de Pointis, jusques aux soldats, qui puisse de bonne foi ne pas avouer d’en avoir ouï parler sur ce pied-là; personne au contraire n’a entendu parler du parti que M. de Pointis n’a mis au jour qu’au moment qu’il a donné son décompte. Il avait entendu les prétentions des armateurs de Saint-Domingue sans les contredire; n’est-ce pas une preuve qu’il les en avait voulu flatter, peut-être de bonne foi dans le commencement, et ensuite avec intention de les tromper? M. du Casse n’avait point demandé de billet à M. de Pointis; il s’en fiait à sa bonne foi, au droit et aux usages du pays. M. du Rollon et autres officiers du roi n’en avaient jamais donné dans les entreprises précédentes; M. Renaud avait traité avec eux à mille écus par homme, et M. des Augiers à cinq cents écus pour les (deux mots illisibles), qui était une expédition de six semaines. Si M. de Pointis avait prétendu se tirer de la règle et de cet usage, c’était à lui de s’en expliquer clairement, et non par une équivoque; lorsque tous les flibustiers eurent joint au cap Tiburne, il envoya de son mouvement un billet à M. du Casse, dont il se contenta, ne se défiant de rien et y trouvant les termes usités dans toutes les chartes parties des flibustiers. Mais les vaisseaux le Pontchartrain et la Marie de Saint-Malo, qui devaient entrer dans le traité des flibustiers suivant leur accord, n’y étant pas mentionnés, M. du Casse demanda à M. de Pointis de les y comprendre; ce qu’il fit. Il paraît bien, par la suite du procédé de M. de Pointis, qu’il s’avisa d’envoyer ce billet pour exclure toute convention verbale, toute enquête du rapport public et particulier, et toute la force du droit et de l’usage. Il construisit son billet en des termes qui exprimaient dans le sens naturel, et suivant l’usage du pays, le traité dont ils étaient convenus dans le sens de M. du Casse, afin qu’il s’en contentât, et qui puissent néanmoins y recevoir l’équivoque qu’il y voulait trouver. Voici ce billet:
«Nous sommes convenus que les habitants flibustiers et nègres de la côte Saint-Domingue, qui se sont joints à l’armement dont Sa Majesté m’a confié le commandement, partageront au provenu des prises qui seront faites homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté à bord du Sceptre ce 26 mars 1697. Signé: Pointis, du Tilleul. En ce compris, le Pontchartrain et la Marie de Saint-Malo. Collationné à Lovigniat; signé du Tilleul.»
«Les termes de ce billet sont les mêmes dont on se sert dans les traités de tous les armateurs de Saint-Domingue, comme il est attesté par le témoignage du juge et greffier que j’ai produit. Ils se sont expliqués pour le partage de tout le butin dans le sens de M. du Casse, ce qui est confirmé par la même attestation, et la même attestation porte que M. de Pointis a expliqué publiquement, dans les rues, aux flibustiers ce billet dans le sens de leurs prétentions, qui veut dire partage au provenu des prises. Ce ne peut être au sens de M. de Pointis parce que le dixième du premier million et le trentième des autres accordés par le roi aux équipages n’est pas le provenu des prises, mais seulement une très-petite partie. On n’a jamais fait mention de cette gratification du roi, et M. du Casse ni aucune personne de Saint-Domingue n’en ont eu connaissance que par le décompte donné après l’expédition du 28 mars. Il était besoin d’un billet de M. de Pointis pour confirmer une grâce accordée par le roi; et peut-il entrer dans la pensée de quelqu’un que l’attrait d’un si petit avantage ait déterminé les habitants à sortir de leur famille, à exposer leurs esclaves, et les flibustiers à abandonner leur course, pour suivre M. de Pointis? Leur condition aurait été bien inférieure à celle des équipages du roi, qui étaient assurés d’une solde. M. de Pointis offre bien présentement de la leur donner, mais il n’ose dire qu’il la leur ait promise. En effet, il n’en a jamais été parlé, et si le traité avait été fait dans le sens qu’il suppose, la solde aurait dû être le principal article de son billet, et il aurait fallu donner des assurances en cas de défaut de succès. Mais les habitants et flibustiers n’ont déjà que trop perdu de course avec M. du Rollon, M. des Augiers, M. Renaud et autres officiers du roi, pour apprendre par les exemples qu’ils ne recevaient ni solde ni dédommagement de leurs armements, lorsque les entreprises où ils assistent manquent. N’est-il pas clair que le sens de M. de Pointis est supposé, puisque les flibustiers sont véritablement armateurs, qu’ils ont leurs vaisseaux, leurs victuailles, leurs armes et leurs munitions? Ont-ils fait toutes ces avances pour n’avoir rien par-dessus les équipages du roi, et si on ne leur avait rien promis au delà, n’auraient-ils pas du moins stipulé un dédommagement de trois mois, qu’ils avaient attendu de M. de Pointis, de leurs vaisseaux, armes et munitions? Qui croira que le vaisseau le Pontchartrain et la Marie de Saint-Malo aient demandé en grâce, comme il est écrit par le décompte de M. de Pointis, d’être compris entre les flibustiers, dans la seule espérance du trentième des prises à partager, sans avoir aucune promesse ni assurance de leur solde à 15 livres par mois, le Maloin ayant tout son équipage à 21 et 24 livres? La grâce qu’ils ont demandée d’être compris entre les flibustiers, n’est-ce pas une preuve de la promesse que l’on avait publiée de leur faire part de tout le butin? et s’il est évident et de droit incontestable qu’ils doivent avoir part à tout le butin suivant leur force, il doit pareillement appartenir aux habitants et flibustiers, qui sont au même traité que les armateurs. Il faut s’informer des gens qui connaissent les habitants et les flibustiers, pour savoir s’il serait possible de les mettre de leur gré à la solde. L’ont-ils jamais fait, et M. de Pointis avait-il un ordre du roi pour les y contraindre? La crainte qu’il avait que M. du Casse ne fût pas le maître de les faire embarquer, et les affiches et promesses qu’il leur faisait, dont il est convenu, font bien connaître qu’il leur a promis véritablement un partage égal de tout le butin, puisqu’ils se sont embarqués à la fin de l’expédition. Ces gens-là servent libéralement le roi, lorsqu’il les emploie en quelque entreprise pour Sa Majesté, sans demander aucune solde lorsqu’il n’y a point de butin; quand il y a du butin, ils en ont toujours eu leur part par proportion, au nombre des hommes, et ils sont d’une légalité à toute épreuve dans le rapport à la masse de tout ce qui tombe entre leurs mains.
«Les flibustiers dépensent, en ordinaire, un écu par jour; les habitants louent de leurs esclaves jusqu’à sept écus par mois; comment pourrait-on penser qu’ils se fussent embarqués et eussent fourni leurs bâtiments, en armes, munitions et victuailles pour 15 livres par mois desquelles même on n’a jamais parlé sans distinguer les officiers?
«Les flibustiers, en s’embarquant poursuivre M. de Pointis, ont fait leur charte partie suivant leur coutume; ils n’en auraient eu que faire, si on ne leur avait promis leur part à tout le butin. Aurait-il fallu qu’ils eussent pris des commissions de M. Ladmiral, comme ils ont fait, s’ils n’étaient pas véritablement armateurs particuliers? Les habitants qui ont donné leurs meilleurs nègres pour cette expédition, n’ont-ils pas risqué au moins deux cents écus pour chaque nègre, et ne sont-ils pas véritablement armateurs pour cette somme? quelle espérance auraient-ils de leur remboursement en cas de non-succès?
«Après la prise de Carthagène, pendant que l’on faisait la recette de l’argent, il y a eu des lots de flibustiers vendus quatre cents écus, risque nonobstant les soupçons que l’on avait et le pillage excessif que l’on voyait faire; n’est-ce pas une preuve que l’on avait promis leur part du tout? aurait-on donné quatre cents écus s’il avait été parlé de solde?
«Les troupes entretenues à Saint-Domingue ont incontestablement droit au dixième et au trentième accordés par le roi aux équipages, puisqu’ils ont été à l’expédition. Si M. de Pointis avait donné à entendre qu’il prétendait parler de cette gratification, au partage qu’il promet dans son billet, pourquoi n’avait-il pas compris ces troupes? Il les en a exclues parce qu’il était question du partage du tout, et qu’ayant un ordre du roi pour embarquer les troupes, il dit à M. du Casse que le roi donnait ses troupes par grâce aux armateurs, et qu’ils ne devaient prétendre que leur solde et même traitement que celles qui étaient embarquées dans l’escadre; et M. du Casse prétend que le roi ayant donné ses troupes pour gratifier les armateurs et les forces de Saint-Domingue étant véritablement armateurs, ils doivent se prévaloir de la même grâce, et que, dans la distribution du partage du butin, la soldatesque ne doit pas être mise en nombre du côté de M. de Pointis, puisque celle de Saint-Domingue n’est pas comprise entre les armateurs de cette île.
«Lorsque M. Lepage et moi avons été, de la part de M. du Casse, demander à M. de Pointis qu’il y eût un adjoint pour les gens de Saint-Domingue à la recette de l’argent, attendu qu’étant armateurs et ayant un si gros intérêt qu’il surpassait le tiers, il était juste que l’on eût connaissance de ce qui se faisait à cet égard, M. de Pointis ne nous a pas répondu que nous n’aurions que la solde et un trentième à prendre, mais bien qu’il lui serait indifférent d’accorder cette demande, parce qu’il prétendait accomplir exactement sa parole; mais qu’il le refusait par fierté. Ce sont ses propres termes.
«Lorsque M. Lepage et moi lui avons été demander, de la part de M. du Casse, de vouloir donner à terre la part qui revenait aux gens de Saint-Domingue, que nous lui avons représenté leur inquiétude, la peine que nous avions à les contenir et l’embarras d’embarquer tout l’argent dans ses vaisseaux pour avoir encore la peine d’en ressortir un tiers, il ne nous découvrit pas son intention, mais seulement nous dit qu’il se hâtait de tout faire embarquer, pour se mettre en état de partir; qu’aussitôt que tout serait pesé, il ferait faire notre décompte, et que l’argent serait bientôt reversé de ses vaisseaux dans les nôtres.