«Il était suivi de vos gardes, marchant à cheval entre eux, mousquet sur l’épaule, à beaux uniformes. Il y en avait trente-trois, commandés par un officier appelé La Sourjeandière; nombre d’autres gardes ne voulaient point assister à cette cérémonie indigne à des gentilshommes pour servir un simple officier.

«Cet homme s’était oublié sur bien d’autres choses ridicules et extravagantes: Mon armée conquérant étaient des termes très-familiers dans sa bouche, et nombre d’autres moins convenables comme dans ses titres: Général des armées de France de terre et de mer, faisant battre aux champs et deux gardes différentes à sa tente.»

Toute cette affaire de Carthagène a été admirablement exposée, et résumée d’une manière claire, nette et précise dans un mémoire adressé au roi et destiné à son Conseil d’Etat. Ce mémoire, présenté par le chevalier de Galiffet, est l’œuvre de cet officier et de du Casse. Il met en complète lumière le différend qui divisa ainsi du Casse et Pointis, ainsi que les causes réelles. Le ministre et le roi lui-même en prirent connaissance. Aussi, malgré sa longueur, l’importance de ce mémoire nous fait un devoir de le reproduire in extenso, d’autant qu’il est l’histoire complète, vraie et inédite de cette expédition de Carthagène.

MÉMOIRE.

«La première question qu’il y a à examiner sur les différends entre M. de Pointis et M. du Casse et les gens de Saint-Domingue, c’est à savoir si le butin de Carthagène doit être partagé entre ceux-ci et les armateurs de l’escadre homme pour homme sans distinction, c’est-à-dire par proportion au nombre des uns et des autres, comme les premiers le prétendent, ou seulement le dixième du premier million et le trentième des autres, suivant l’explication de M. de Pointis.

«La seconde, si les armateurs de Saint-Domingue ont dérogé à leurs droits par leur conduite.

«En troisième lieu, l’intérêt du roi que M. de Pointis met en avant, et enfin les plaintes personnelles de MM. de Pointis et du Casse.

«1º Si tout le butin doit être partagé ou seulement le dixième accordé aux équipages.

«M. du Casse affirme sur son honneur et sur sa conscience d’être convenu avec M. de Pointis, circonstance par circonstance, du partage du butin entier homme pour homme, suivant l’usage de la flibuste, lui ayant expliqué que cela veut dire que tout le butin serait partagé seulement par proportion au nombre des hommes, sans distinction de dignité, et sans égard à la différence des bâtiments, sauf à chacune des parties de faire avoir à cet égard à leurs officiers et à leurs bâtiments par un second partage particulier: c’est la pratique de la flibuste, à laquelle le roi s’est conformé au partage du butin de la Jamaïque, à celui de plusieurs prises où ses bâtiments ont assisté, et à laquelle MM. des Augiers et de Renaud s’étaient assujettis. M. de Pointis fit quelques objections à M. du Casse sur la différence de ses navires, et M. du Casse lui ayant fait observer que le nombre des bâtiments flibustiers qu’il faut pour porter un nombre d’hommes pareil à celui de l’équipage d’un gros vaisseau du roi et la cherté des bâtiments, agrès, radoubs et victuailles dans ce pays-là rendait la chose bien égale, M. de Pointis se rendit et convint positivement des conditions exprimées.

«Lorsque M. de Pointis passa au Cap, il me dit que la cour lui avait promis deux mille cinq cents hommes de la colonie; que si M. du Casse ne les lui donnait pas, il s’en retournerait sans rien faire et chargerait M. du Casse de son retour, et me pressa de grossir le détachement que j’avais ordre de faire; je lui dis que je pouvais surpasser les ordres que j’avais à cet égard, et même que les habitants étaient rebutés des entreprises qu’ils avaient faites avec les vaisseaux du roi, prétendant avoir été trompés dans la distribution du butin, et je lui expliquai comment ces gens-là allaient à la guerre à la part. Il me dit qu’il savait cela et leurs plaintes, qu’il n’avait en vue que la gloire dans les expéditions qu’il espérait de faire, et que je pouvais assurer les habitants qu’il surpasserait leurs espérances à cet égard. Il est aisé de savoir par M. du Boissy-Ramé si je n’animai pas les habitants de cette espérance et s’ils ne sont pas partis dans la confiance d’aller à la part.