«Il serait à désirer pour les intérêts de Votre Altesse sérénissime que le vaisseau par où passe M. de Galiffet arrivât avant l’escadre, nos intérêts ayant été en très-méchantes mains.

«Il a paru que cette riche prise dût être séparée de vos mains, M. de Pointis n’ayant fait garder aucune formalité et disposé de beaucoup d’argent comme de son propre, et de nombre de marchandises.

«Il publie n’avoir que sept à huit millions, mais M. de Galiffet et moi pouvons vous assurer, Monseigneur, qu’il en a été pris au moins le double, et les Espagnols connaisseurs vont à vingt et vingt et un, sans pierreries et marchandises ou canons de fonte.

«Je m’étais associé pour cette prise avec un corps d’habitants et tous les corsaires de mon gouvernement, sous la promesse de M. de Pointis que toutes les prises seraient portées à la masse pour être partagées homme pour homme, le dixième levé, et que de ce partage chacun paierait ses vaisseaux.

«Lorsqu’il a eu l’argent entre les mains, il a prétendu me payer à gages à quinze livres par mois, et au lieu de six à sept millions qui devaient revenir à la colonie, il réduisait cela à cent et tant de mille livres. Cette indignité d’un particulier a mis à deux doigts de leur perte les troupes du roi et les gens de la colonie qui en seraient venus aux mains.

«J’ai pris le parti de me plaindre au roi, mais les corsaires et les habitants se sont retirés avec serment qu’ils ne reviendraient jamais, et ils sont retournés à Carthagène achever de dépouiller cette ville contre la foi de la capitulation qui avait été injustement violée dans cet excès.

«J’envoyai le major de la colonie pour les rappeler. Ils le firent retirer, disant qu’ils étaient bons serviteurs du roi, mais qu’on les avait trompés et qu’il ne revînt pas une autre fois.

«Ils ont été abandonnés sans vivres; M. de Pointis ne s’en est pas mis en peine, et si le roi avait confié sa colonie à ses ennemis, ils n’auraient pu mettre en pratique que de semblables énormités.

«Il est à craindre que l’escadre ennemie, que j’ai avis être dans ces mers, ne profite de ce désordre pour prendre cette colonie, ou que mille hommes qui sont restés ne soient pris, ce qui porterait plus de préjudice au roi que l’intérêt de l’armement ne saurait lui apporter de profit. J’étais déterminé de passer en France pour me jeter aux pieds du roi et lui en demander justice, mais la nouvelle des ennemis ne me le peut permettre.

«Il est de mon devoir d’informer Votre Altesse sérénissime d’une liberté que M. de Pointis s’est donnée en décorant sa personne, à l’entrée de Carthagène, d’un honneur qui n’appartient qu’à Votre Altesse seule.