Ce contrat ne reçut son entière exécution que tardivement, deux ans plus tard, lorsque du Casse fut passé en France, et voici pourquoi: ainsi qu’on vient de le voir, et sur l’avis du gouverneur ainsi que de son fidèle lieutenant Galliffet, il avait été jugé à propos de donner aux aventuriers des nègres plutôt que de l’argent, par cette raison que l’argent serait vite et follement dissipé, tandis que la possession d’esclaves porterait les hommes non établis à se faire habitants sédentaires. Galliffet, chargé d’assurer l’exécution de cette clause, signa un contrat avec un nommé Aufroi, qui s’engagea à faire passer deux mille nègres à Saint-Domingue; mais ayant fait de mauvaises affaires, il ne put tenir ses engagements, et ce ne fut que grâce à l’intervention personnelle de du Casse que tout fut enfin terminé au commencement de 1701.
Pour en revenir à l’île de Saint-Domingue, nous dirons que la bravoure de du Casse la tira d’un grand péril, peu de temps après le départ de Galliffet.
En effet, le 8 juillet de cette même année 1697, si fertile en événements de toute nature pour la colonie française, les Anglais pénétrèrent par surprise dans le Petit-Goave. Un poste ayant tiré, le bruit des coups de feu réveille du Casse, qui voit les rues pleines de soldats ennemis cherchant à enfoncer les portes et les fenêtres de toutes les maisons. Il se lève, s’habille, parvient à s’échapper de son habitation, gagne une éminence à un quart de lieue, où était un fort désigné à l’avance comme point de rendez-vous et quartier-général en cas de surprise.
Au bout de quelques heures, ayant réuni environ deux cents hommes, il marche à l’ennemi, pénètre dans la ville, et éprouve de la part des Anglais la résistance la plus vive, leur nombre étant quatre ou cinq fois supérieur à celui des gens qu’il a avec lui. L’épouvante se met parmi sa troupe, cause une panique telle, qu’il se trouve un moment seul avec sept ou huit des siens sur la place principale, et entouré d’ennemis. Comme il s’apprêtait à vendre chèrement sa vie, il voit tout à coup les Anglais fuir vers la mer. Ayant alors rallié tout son monde, il se met à leur poursuite, mais ceux-ci s’embarquent lestement et se dérobent ainsi à ses coups.
Voici ce qui avait eu lieu. Les Anglais croyaient le Petit-Goave gardé par une quarantaine d’hommes seulement. En se voyant attaqués tout à coup avec tant de résolution, ils s’imaginèrent avoir sur les bras toutes les forces de la colonie et se sauvèrent. Cette affaire leur coûta cinquante morts, dix blessés et quinze prisonniers. Les Français n’eurent à déplorer que la perte de cinq hommes tués et de trois blessés, mais l’ennemi parvint à brûler quarante-deux maisons et à emporter cent mille francs.
A cette époque, la colonie de Saint-Domingue perdit un excellent officier. Le comte du Boissy-Ramé, chargé pendant l’expédition de Carthagène de l’intérim du gouvernement, avait rempli cette mission avec sagesse, intelligence et énergie. Une révolte générale des esclaves s’étant produite, il l’avait réprimée très-vigoureusement. Habitant au Cap depuis le retour de du Casse, il n’avait pu s’entretenir avec ce dernier. Désirant avoir une entrevue avec lui, il s’embarqua sur un navire marchand pour se rendre au Petit-Goave. Mais six vaisseaux ennemis lui ayant donné la chasse, il se jeta dans un canot avec trois nègres et un soldat pour essayer de leur échapper et gagner la côte. Le frêle esquif, ballotté par les flots, fut emporté en pleine mer, et, après être resté neuf jours au large, il fut jeté sur les côtes de Cuba. Pendant cinq jours, le comte du Boissy, sans vivres, ne s’était soutenu qu’à force de boire de l’eau de mer. Il mourut d’une inflammation, résultat de cette absorption d’eau salée.
Au mois de décembre, les Anglais firent contre le Port-de-Paix une tentative qui échoua, grâce à la vigilance du commandant français.
Peu de temps après on apprit à Saint-Domingue la signature de la paix de Ryswik. Cette nouvelle arrivait fort à propos. Six cents Espagnols venaient de faire irruption sur le territoire français. Du Casse écrivit au gouverneur de San Yago, et les envahisseurs furent rappelés. Du Casse fit immédiatement mettre en liberté les prisonniers détenus dans la colonie et reçut du vice-roi du Mexique la lettre suivante:
«Je vois avec un extrême plaisir, par la lettre que M. Diègue de Alarçon, général de Barlovento m’a remise de votre part, les soins charitables que vous avez pris des prisonniers sujets du roi mon maître, non-seulement en leur donnant tous les secours dont ils avaient besoin, mais aussi en leur permettant de se retirer, sur parole, dans leurs habitations de Barlovento. La reconnaissance de ce bienfait veut que je vous en fasse mille remercîments au nom du roi mon maître, et que je vous assure aussi que je suis prêt à exercer de mon côté la même humanité lorsque les occasions s’en présenteront. Si par malheur il y a eu, du temps de mon gouvernement, quelques ordres donnés qui soient contraires à ma bonne intention, et qui ne soient en mon pouvoir de révoquer, vous pouvez compter que je supplierai Sa Majesté très-catholique de le faire au plus tôt, afin que les sujets du roi très-chrétien puissent ressentir les mêmes traitements dont ceux du roi mon maître sont redevables à votre courtoisie. L’amiral étant revenu avec les cent quarante prisonniers que vous lui avez remis, je vais, de mon côté, faire la même chose avec tous les Français qui se trouveront à la Vera Cruz et dans tout autre lieu de cet État. A cet effet, j’écris à tous les gouverneurs des places où ils sont retenus de les mettre au plus tôt en liberté. En sorte que cette bonne et fidèle correspondance ne soit pas violée à l’avenir, comme vous me le marquez qu’elle l’a été par le passé; je vous avoue que j’ignorais en quoi elle n’a pu être observée. Je crois néanmoins que, s’il s’est fait quelque chose contre le droit des gens et contre les lois de l’Etat, cette transgression vient uniquement de l’animosité et de la haine que produit ordinairement la guerre entre deux nations ennemies. Soyez, s’il vous plaît, persuadé que vous trouverez toujours en moi tout le zèle imaginable pour entretenir cette union réciproque et une affection très-sincère, non-seulement pour ce qui regarde l’intérêt des deux couronnes, mais aussi pour tout ce qui aura rapport à vous en particulier.»
Des pourparlers s’établirent alors entre le gouverneur de Saint-Domingue et le commandant de la partie espagnole de l’île pour arriver à la délimitation des frontières des contrées appartenant aux deux royaumes.