Le roi d’Espagne n’avait pas cru devoir faire moins pour du Casse que de l’élever au rang de capitaine général. On sait que cette dignité équivaut dans notre armée à celle de maréchal de France et donne à celui qui en est investi le titre d’Excellence.

Le 14 juin 1702, du Casse, parvenant à tromper la surveillance de l’armée navale anglaise, quitta la Corogne, après avoir augmenté, ainsi qu’il l’écrivait à Pontchartrain, son escadre de huit bâtiments de transport, chargés d’environ deux mille hommes de troupes mal équipées, et racolées un peu partout. Ses hommes étaient presque tous pouilleux et galeux. Il y avait à craindre de voir l’indiscipline se mettre parmi ces troupes, pendant la traversée; mais l’ascendant que du Casse prenait sur tous ses subordonnés était tel, qu’il n’en fut rien. La traversée s’accomplit sans aucun incident fâcheux. L’estime des officiers espagnols pour leur capitaine général s’accrut, en le voyant mettre ordre à tout avec adresse, et parer aux éventualités les plus fâcheuses. Il fit donner avec tant d’intelligence des soins aux soldats espagnols que l’épidémie galeuse, au lieu d’augmenter, diminua, et qu’à peine mourut-il une dizaine d’hommes en deux mois.

Le 8 août 1702, du Casse arrive à Porto-Rico, et le 17 il écrit à Pontchartrain pour lui faire part de sa traversée et pour lui annoncer qu’il donne au capitaine de Renneville le commandement de deux vaisseaux, avec la mission de conduire au Mexique le vice-roi et la vice-reine. «M. le duc et Mme la duchesse, et plus de la moitié de leur maison, écrit notre marin, s’embarquent avec M. de Renneville.

«On ne peut rien ajouter aux honnêtetés qui se sont passées pendant la route, et au changement de vaisseau. Tous les Espagnols sont très-contents, et j’oserai dire qu’ils le doivent être. On les a traités avec splendeur, sans qu’il y ait eu la moindre modération du premier au dernier jour; chaque capitaine ne vous parlera point de lui. Il me serait reprochable, Monseigneur, si je ne vous disais pas qu’on ne peut rien au delà de ce qu’ils ont fait, et M. le chevalier de Roucy, en particulier, a vécu comme un seigneur. M. le duc d’Albuquerque m’a donné toutes les démonstrations imaginables d’une entière satisfaction, et je dois vous dire que, comme il m’a paru être extrêmement content de moi, je le suis très-fort de lui et de Mme la duchesse. Ils auraient désiré que je les eusse menés au Mexique, mais ils sont entrés en raison. Nous allons faire route par la pointe de Saint-Domingue, où nous nous séparerons en cas qu’il n’y ait pas d’ennemis. Ils iront au Cap prendre un pilote pour Baracon, et moi à la ville de Saint-Domingue, pour y embarquer le président destiné pour le gouvernement de Carthagène; après quoi je continuerai ma route pour Sainte-Marthe, et de là pour Carthagène et Porto-Bello. Le grand mât de l’Agréable est très-incommodé, et il est même à croire qu’il ne soit rompu dans sa mèche. M. de Roucy se propose de démâter à Carthagène pour y apporter du remède. Je le laisserai au port, pour ne pas consommer du temps inutilement, ou je viendrai le joindre après le débarquement de Porto-Bello.»

Le lecteur aura peut-être remarqué dans cette lettre, comme dans la précédente, que du Casse ne laisse jamais échapper l’occasion de dire un mot aimable ou flatteur sur le chevalier de Roucy. Ce gentilhomme, la Rochefoucauld en son nom, avait su inspirer à son commandant en chef de l’estime et de l’affection, et celui-ci se plaisait à rendre justice au mérite du jeune officier, dont il étudiait le caractère, non sans motif sérieux, ainsi qu’on le verra bientôt.

Le 20 août, l’escadre quitta Porto-Rico, se dirigeant vers l’île de Saint-Domingue, où le capitaine de Renneville, avec le Bon et la Thétis devait se séparer du commandant en chef, pour se rendre au Cap-Français, et de là conduire le duc d’Albuquerque à la Vera-Cruz.

Du Casse avait hésité entre confier au commandant de Renneville la mission de conduire à destination les troupes espagnoles, ou se réserver ce soin à lui-même. Il adopta ce second parti, en apprenant qu’une flotte anglaise avait attaqué Léogane et croisait dans le golfe du Mexique. Le 22, du Casse se sépara de Renneville, en lui laissant des instructions sur la conduite qu’il aurait à suivre.

Le 29 août, vers deux heures de l’après-midi, les vigies signalèrent la présence d’une escadre. C’était celle de l’amiral anglais Benbow qui, depuis plusieurs jours, était à la recherche de l’escadre française, dont il espérait avoir facilement raison, grâce aux forces dont il disposait. Il avait avec lui:

Le Bréda, vaisseau de ligne de 70 canons, portant le pavillon amiral; la Défiance, 64 canons, commandant Richard Kirby; le Greenwich, 54 canons, commandant Cooper Vade; le Ruby, 48 canons, commandant Georges Walton; le Pendennis, 48 canons, commandant Thomas Hudson; le Windsor, 48 canons, commandant John Constable; le Fathmouth, 48 canons, commandant Samuel Vincent.

Les Anglais, ayant découvert l’escadre française, commencèrent à lui donner la chasse. C’était contre une division navale de sept vaisseaux portant près de quatre cents canons que du Casse allait avoir à lutter.